Paradoxe


Stéphane Ferret

Le Bateau de Thésée

Le problème de l’identité à travers le temps


1996
Collection Paradoxe , 160 pages
ISBN : 9782707315434
18.50 €


 Un paradoxe et plus encore une énigme : l’identité à travers le temps. Que dire, par exemple, du bateau de Thésée, bateau perpétuellement réparé dont les sophistes d’Athènes se demandaient, au fur et à mesure que les pièces en étaient modifiées ou remplacées, s’il s’agissait encore du même bateau ? 
Stéphane Ferret

‑‑‑‑‑ Table des matières ‑‑‑‑‑

I. Identité et changement : Le paradoxe du changement – Fiction de la non-identité et  grammaire  du même – Changements de type 1 et changements de type 2 – Changements en mode I et changements en mode E.

II. Identité spécifique : Le découpage humain du monde – Identité spécifique et préjugés pragmatiques – Identité spécifique et symptôme de génération – Identité spécifique et constitution interne – Constitution interne et phénotypes conditionnels – Espèces naturelles et espèces nominales – Identité spécifique et attribution fonctionnelle.

III. Identité numérique : Principium individuationis et loi de restriction – Identité numérique et continuité spatio-temporelle – Identité et télé-transportation – Identité numérique et unicité compositionnelle – Le paradoxe du bateau de Thésée – L’énigme de la planche cruciale – Identité numérique des particuliers naturels.

Conclusion – Bibliographie.

Roger-Pol Droit (Le Monde, 26 janvier 1996)

 Erreur de Rodin : avoir représenté le penseur triste. Le pauvre s’ennuie à faire pitié – migraineux, morose. On souhaiterait lui offrir de l’aspirine, le faire sourire, le rassurer. Non, la pensée n’exige pas d’être sinistre pour être sérieuse. Des idées profondes qui soient légères, cela arrive. Peut-être, au fond, est-ce à une certaine qualité de sourire que le vrai s’indique. En finir avec la réflexion pathétique. De vastes interrogations sur l’homme et sur son destin, conduites d’un air grave, sont trop souvent un trompe-l’œil. De vraies pensées, astucieuses et pénétrantes, s’avancent au contraire sous la forme d’histoires apparemment loufoques. Les logiciens l’ont compris depuis longtemps : l’exemple farfelu n’est pas un divertissement, mais une loupe ou un scalpel.
Bien des travaux anglo-saxons sont ainsi truffés d’hypothèses invraisemblables et de suppositions déconcertantes. Ce style demeure encore rare dans les ouvrages français. Avec Le Bateau de Thésée, Stéphane Ferret réussit à combiner des analyses austères et très techniques avec des mises en images inattendues, gentiment cocasses et redoutablement précises. On rencontre par exemple Aristote dans sa baignoire, un tigre à trois pattes, une vache qui ne fait pas “ meuh ”, des coccinelles et des kangourous, des crayons qui pourraient être des organismes, des chats qui sont peut-être des robots, des montres démontées et des polypes, toutes choses peu fréquentes dans les essais philosophiques. Ce bric-à-brac n’est pas là pour le plaisir des rencontres incongrues. Il accompagne un projet théorique net, et fortement élaboré.
Ce jeune philosophe s’attaque en effet à une question métaphysique ardue : comment concevoir ensemble identité et changement ? Leur relation est paradoxale. Soit ce qui change demeure effectivement le même, mais en ce cas il ne change pas ! Soit il change vraiment, mais alors il n’est plus le même ! Une question-clé, pour commencer à dénouer ces difficultés, est celle de la limite. Perdre un cheveu ne rend pas chauve. Mais à partir de combien de cheveux perdus cesse-t-on d’être chevelu ? Comment formuler les règles décrivant de quelle façon une identité peut être à la fois conservée et modifiée ? Depuis l’Antiquité, le bateau de Thésée constitue, à cet égard, un cas exemplaire.
Les Athéniens gardèrent longtemps le navire, précise Plutarque, “ en ôtant toujours les vieilles pièces de bois, à mesure qu’elles se pourrissaient, et en y remettant des neuves en leurs places ”. Après tant de réparations, de remplacements et de substitutions, s’agissait-il encore du même bateau ? “ Les uns maintenaient que c’était un même vaisseau, les autres, au contraire, soutenaient que non. ”
Stéphane Ferret perfectionne le problème, en inventant “ l’énigme de la planche cruciale ”. Deux bateaux sont composés chacun de mille planches. L’un, nommé Beau-Bleu, est entièrement bleu. L’autre, Beau-Rouge, est... comme son nom l’indique. Pour des raisons obscures, les marins commencent à permuter, une à une, les planches des deux assemblages. Une planche bleue de Beau-Bleu est remplacée par une rouge de Beau-Rouge, et inversement. Et ainsi de suite, jusqu’à la millième et dernière planche.
Au terme de l’opération, leurs identités, progressivement défaites puis reconstruites, ont seulement changé de quai. Mais à partir de quand ? Lorsque 20 % seulement de Beau-Bleu seront composés de planches rouges, on dira que ce navire est toujours à sa place. Quand 80 % des planches seront rouges, on jurera que Beau-Rouge, cette fois, s’est reconstitué là. Et entre les deux, que se passe-t-il ? Cette zone d’incertitude est fort troublante. On se trouve alors en face de deux bateaux physiquement “ réels ” comportant, par exemple, 503 et 497 planches de couleurs différentes, mais dont l’identité demeure tout à fait indécise et, si l’on peut dire, flottante.
Dans la vie de tous les jours, évidemment, de telles difficultés n’apparaissent même pas. Non pas parce les marins ont autre chose à faire qu’à permuter des planches, mais parce que nous sommes spontanément convaincus que les êtres vivants, aussi bien que les objets, peuvent subir des changements tout en demeurant “ les mêmes ”. Ce gros matou paisible est “ le même ” que le chaton effrayé ramassé dans la rue il y a quelques années.
À mesure qu’elles pourrissent, on remplace les planches, une à une. Est-ce toujours le même bateau ? jusqu’à quand ?
Les embarras commencent dès qu’on tente de justifier, arguments à l’appui, cette évidence spontanée. On a longtemps cru qu’entre changement et identité il fallait sacrifier un des termes. Mais aucune solution n’est satisfaisante. Quand on durcit l’identité en privilégiant sa permanence, les mutations semblent impossibles à comprendre. On risque alors de renoncer à l’histoire, aux évolutions, au mouvement des choses. À l’opposé, si l’on soutient que tout est en perpétuel devenir, la continuité des existences se trouve perdue, et n’est plus qu’une fiction résultant du découpage arbitraire du monde selon nos catégories. L’ambition de Stéphane Ferret est de sortir de cette impasse.
Sa solution repose sur plusieurs distinguos. Éviter en premier lieu la confusion entre l’identité numérique (le fait d’être “ un et le même ” : chat, voiture, Socrate..) et l’identité qualitative (rassuré ou effrayé, rouge ou bleu, enfant ou adulte). Distinguer ensuite entre les organismes vivants (fruits ou tigres) dont l’évolution et la reproduction sont indépendantes de nos façons de voir, et les objets fabriqués (bateaux ou crayons), dont l’identité est d’abord définie par la fonction que nous leur avons assignée. Résultat : on peut rester le même et changer. Ce que tout le monde croit depuis belle lurette se trouve donc finalement légitimé, après force détours subtils et argumentations acrobatiques. Doit-on dire que voilà beaucoup de bruit pour rien ? Ce serait faire à l’auteur un mauvais procès, puisqu’il ne désire qu’une clarification théorique de notre rapport habituel au monde.
Il reste qu’on peut avoir le sentiment, face à cette belle épure, d’un exercice logique sans grand rapport avec ce qui agite l’histoire. Le jeu paraît aigu, intelligent, parfois drôle, mais loin, très loin, de la fureur du temps, des colères et des luttes, des passions de l’époque. La métaphysique serait-elle un vaisseau-fantôme, inéluctablement ? Il suffirait pourtant d’assez peu pour naviguer en d’autres eaux. La question de l’identité et du changement n’est-elle pas au cœur de la politique et de l’histoire sociale ? N’est-ce pas dans ces termes que se disent, depuis deux siècles au moins, les grandes convulsions contemporaines, les révolutions successives et les restaurations répétées ?
II faudrait donc se demander comment ces analyses logiques peuvent s’appliquer aux États, aux nations, aux sociétés. Les collectivités humaines sont-elles : 1) des espèces naturelles ? 2) des objets fabriqués ? 3) des réalités d’un autre type ? La croyance commune selon laquelle on peut changer en restant le même s’applique-t-elle aisément à l’identité nationale ? La grammaire philosophique aurait sûrement son mot à dire sur de tels sujets. Chacun sait en effet que la “ République française ” et l’“ État français ” ne sont pas des expressions équivalentes, pas plus que “ bleu-blanc-rouge ” n’est le synonyme exact de “ tricolore ”. Non, il ne faut pas croire la politique indigne des attentions de l’esprit. Sinon les penseurs assis auront encore de beaux jours devant eux. 

 




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