Documents


Paul Lazarsfeld
Marie Jahoda
Hans Zeisel

Les Chômeurs de Marienthal

Traduit de l’allemand et présenté par Françoise Laroche
Préface de Pierre Bourdieu


1982
Collection Documents 144 pages
ISBN : 9782707306050
10.00 €


 L’enquête que Marie Jahoda et Hans Zeisel réalisèrent en 1931 sous la direction de Paul Lazarsfeld auprès des chômeurs de Marienthal peut être considérée à la fois comme une étape importante dans l’histoire des méthodes sociologiques et comme une œuvre de référence sur le chômage et la pauvreté.
Cette enquête, que l’on dirait aujourd’hui sociologique, se fait à une époque où, en Autriche, la sociologie existe à peine en tant que discipline autonome : il n’y a pas de département de ce nom à l’université de Vienne ; Paul Lazarsfeld, mathématicien et physicien de formation, et, depuis 1927, statisticien à l’Institut de pédagogie de Karl et Charlotte Bühler, conçoit cette enquête dans le cadre d’un centre qu’il a créé en marge de l’institut des Bühler et qui s’intitule Centre autrichien de recherches en psychologie économique. En la dénommant “ essai sociographique ”, il se réfère à une tradition historique précise : la sociographie, notion introduite par le Hollandais Steinmetz et reprise peu avant la Première Guerre mondiale par Ferdinand Tönnies, c’est l’utilisation de méthodes spécifiques pour, dit Steinmetz, “ affronter le réel dans sa vérité et sa totalité ”. Cette démarche empirique s’affirme peu à peu, face à l’école historique allemande, notamment, et, vers 1930, personne ne la conteste plus. Les débats portent alors sur la place de la sociographie parmi les sciences sociales, et sur les méthodes qu’elle utilise. 
Françoise Laroche

‑‑‑‑‑ Table des matières ‑‑‑‑‑
 
Préface de Pierre Bourdieu – Avant-propos de Françoise Laroche – Introduction – I. Un bourg industriel – II. Le niveau de vie – III. Une communauté lasse – IV. Le comportement – V. Le temps – VI. La capacité de résistance

‑‑‑‑‑ Extrait de la préface de Pierre Bourdieu ‑‑‑‑‑
 
L’absence quasi totale de construction consciente et cohérente qui voue le chercheur à la fuite compensatoire dans un effort frénétique de recollection exhaustive est sans doute responsable de ce qui fait la valeur la plus rare de cet ouvrage : l’expérience du chômage s’y exprime à l’état brut, dans sa vérité quasi métaphysique d’expérience de la déréliction. À travers les biographies ou les témoignages – je pense par exemple à ce chômeur qui, après avoir écrit cent trente lettres de demande d’emploi, toutes restées sans réponse, s’arrête, abandonnant sa recherche, comme vidé de toute énergie, de tout élan vers l’avenir –, à travers toutes les conduites que les enquêteurs décrivent comme  irrationnelles , qu’il s’agisse d’achats propres déséquilibrer durablement leur budget ou, dans un autre ordre, de l’abandon des journaux politiques et de la politique au profit des gazettes de faits divers (pourtant plus coûteuses) et du cinéma, ce qui se livre ou se trahit, c’est le sentiment de délaissement, de désespoir, voir d’absurdité, qui s’impose à l’ensemble de ces hommes soudain privés non seulement d’une activité et d’un salaire, mais d’une raison d’être sociale et ainsi renvoyés à la vérité nue de leur condition. Le retrait, la retraite, la résignation, l’indifférentisme politique (les Romains l’appelaient quies) ou la fuite dans l’imaginaire millénariste sont autant de manifestations, toutes aussi surprenantes pour l’attente du sursaut révolutionnaire, de ce terrible repos qui est celui de la mort sociale.
Pierre Bourdieu

Émile Malet (Le Quotidien de Paris, 12 janvier 1982)

La mort sociale
Les Chômeurs de Marienthal. 1930 : l’usine de ce petit bourg viennois ferme ses portes, paralysant la population. Commence la  non-vie . On ne lit plus les journaux, on n’écoute plus la radio ; s’installent l’indifférence, la résignation et le désespoir…
 
 À l’automne 1931, les chercheurs Paul Lazarsfeld, Marie Jahoda et Hans Zeisel se proposèrent “ d’affronter le réel dans sa sévérité et sa totalité ”, langage sociologique pour dire qu’ils voulaient enquêter sur un bourg viennois, Marienthal, frappé brutalement de “ mort sociale ” à l’aube des années 30. En effet, la seule usine du patelin est contrainte de fermer ses portes et les travailleurs sont mis au chômage. Ce drame est raconté dans Les Chômeurs de Marienthal.
Une désagrégation du tissu social va se produire dans ce “ lieu monotone ” où “ les maisons sont longues, à un étage, toutes construites sur le même modèle ”. Dans cette région peuplée de travailleurs immigrés (tchèques, bohémiens, allemands) et, ironie du sort, qui abrite aujourd’hui en ses contrées les camps de réfugiés polonais de Götzendorf et Traiskirchen, les choses avaient pourtant bien commencé quand en 1830 Hermann Todesko avait fondé une filature de lin. Rapidement l’usine deviendra le phare de l’activité à Marienthal, le point de mire social. Des activités de tissage, la fabrication de rayonne, toute une diversification de métiers textiles accompagnent le gros essor de l’usine. Sur 478 familles implantées à Marienthal en 1930, 450 d’entre elles gagnent leur vie à l’usine. Aussi, quand après la grande grève nationale du textile en 1925, l’usine est contrainte de ralentir puis de cesser toute activité cinq ans plus tard, la “mort sociale” s’installe. Enquêtant sur place, l’équipe de Lazarsfeld entreprend de radioscoper une population soumise à la gangrène du chômage. En quelques mois la vie s’éteint à Marienthal, tout se meurt subitement. La nourriture commence à manquer, certains produits de base sont rationnés. Les chaussures se font rares. Et pour les individus commence la non-vie, les besoins s’étiolent, on ne lit plus les journaux, on n’écoute plus la radio. L’effort physique se réduit à néant, l’attrait de Vienne toute proche ne pousse même pas aux déplacements.
Dans cette “ vie sans but et sans espoir ”, le choix est entre l’indifférence, la résignation, l’effondrement et le désespoir.
Les individus suppriment de leur vocabulaire les mots avenir, résistance, combat, projet. Reste le temps. “ Le temps de ne rien faire. ” Ce temps qui pose problème parce qu’il est le seul lien au réel. Et qu’à Marienthal, c’est la réalité qu’on cherche à fuir. Dans sa préface, aux Chômeurs de Marienthal Pierre Bourdieu dit que “ l’expérience du chômage s’y exprime à l’état brut, dans sa vérité quasi métaphysique d’expérience de la déréliction ”. On ne saurait mieux parler de cette enquête, réalisée il y a un demi-siècle et dont l’actualité reste aussi prégnante. Comme quoi le temps qui passe peut laisser derrière lui des graines de misère sociale qu’une mauvaise conjoncture économique fait germer. 

 




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