Théâtre


Heiner Müller

Conversations 1975-1995


2019
368 pages
ISBN : 9782707345158
29.00 €
Edition préparée et présentée par Jean Jourdheuil


Les textes rassemblés dans ce volume ne sont pas des interviews à vocation ponctuelle de communication dans l’instant, mais des conversations de Heiner Müller avec des collègues et amis, hommes de théâtre et universitaires de RFA et de RDA. Ces conversations éclairent sa démarche de pensée et accompagnent la publication de ses pièces, de l’année 1975, période à laquelle débute sa reconnaissance internationale aux États-Unis, en RFA et en France, jusqu’à sa mort en 1995.
Deux événements ponctuent ce recueil. Le premier est d’ordre biographique. Il s’agit d’un séjour que Heiner Müller, écrivain d’Allemagne de l’Est qui avait été exclu de l’Union des Écrivains en 1961 et qui était à la fois reconnu et marginalisé dans son pays, fit « miraculeusement » aux États-Unis en 1975-76. Le second concerne l’histoire européenne. Il s’agit de la chute du mur de Berlin en 1989, suivie de la réunification allemande en 1990. Ces deux événements, de nature différente, sont reliés par un autre, à certains égards prémonitoire, auquel Heiner Müller fut confronté à son retour des États-Unis : la déchéance de citoyenneté est-allemande du chanteur et auteur de cabaret Wolf Biermann, qui fut le premier symptôme de la crise qui allait s’amplifier dans la RDA des années 1980.
Ce recueil de conversations a vocation à montrer comment l’œuvre de Heiner Müller, dans la seconde moitié du XXe siècle, est le pendant de l’œuvre de Brecht dans la première moitié de ce même siècle et, à certains égards, la déconstruit.

ISBN
PDF : 9782707345172
ePub : 9782707345165

Prix : 20.99 €

En savoir plus

Lire l'article de Jean-Paul Gavard-Perret, lelitteraire.com, 31 janvier 2019

Lire l'article de Didier Ayres, La Cause Littéraire, 4 avril 2019


 

Nicolas Poirier, Art Press, Mai 2019

Heiner Müller discours d’un exilé de l’intérieur

Un recueil d’entretiens éclaire la trajectoire du dramaturge et metteur en scène allemand Heiner Müller (1929-1995)

Davantage qu’une introduction à l’œuvre de Heiner Müller, ce recueil de textes, présenté de fort belle manière par Jean Jourdheuil, lui-même metteur en scène mais également essayiste et traducteur de Müller, apporte un éclairage précieux sur la vie et le travail de l’auteur de Hamlet-machine, très apprécié à l’étranger mais reçu diversement dans son pays, la République démocratique allemande, où il a été, selon les moments, encouragé ou censuré par les autorités politiques. Si la première pièce fut un succès (l’Homme qui casse les salaires, 1957-58), la seconde contribua à le marginaliser durablement (la déplacée ou la Vie à la campagne, 1961). La presse officielle le fustigea comme auteur réactionnaire et il fut exclu de l’Union des écrivains. Il faudra attendre le début des années 1970, au moment où le pouvoir politique desserre son emprise sur la culture, pour que Heiner Müller puisse à nouveau travailler, notamment dans le cadre du Berliner Ensemble, bien qu’il soit toujours considéré avec méfiance par les autorités en charge de la vie culturelle et que certaines de ses pièces soient interdites de représentation (ou autorisées seulement à titre de publication livresque).
On ne trouvera pas, dans ce livre, d’entretiens ponctuels publiés dans la presse, mais de véritables échanges, des conversations, pour reprendre le titre de l’ouvrage, entre Heiner Müller et certains de ses collègues et amis allemands (de l’Est comme de l’Ouest) – philosophes, intellectuels, universitaires, metteurs en scène, sur une période allant de 1975 à 1995, année de sa disparition. Ces dialogues permettent au lecteur de mieux saisir le contexte historique d’une œuvre théâtrale marquée par son temps et de comprendre, au-delà des textes eux-mêmes et des pièces effectivement mises en scène, la réflexion d’un auteur, non seulement sur son travail créatif en cours, mais également sur l’art, et le théâtre en particulier, ou encore à propos de l’Allemagne, avec son histoire politique particulière.
LES PROMESSES DE L’UTOPIE
Les entretiens sont regroupés chronologiquement en trois parties : le premier ensemble de textes (1975-81) s’articule autour du séjour aux Etats-Unis que fit Heiner Müller en 1975 et 1976, au moment où celui-ci est réintégré à la vie culturelle de l’Allemagne de l’est, sans être pour autant totalement réhabilité. Les conversations tournent principalement de la question du théâtre et de la représentation, notamment les débats concernant des techniques de mise en scène, échanges dans lesquels Bertolt Brecht occupe une place importante. Bien qu’il soit en contradiction avec l’esthétique marxiste officielle, les conceptions qu’il défend au cours de cette période sont fortement marquées par l’influence du matérialisme historique ; ainsi lorsque Müller affirme qu’avec le passage du temps et les transformations qui vont avec, il peut à présent reprendre des projets qu’il avait abandonnés, dans la mesure où, dépourvus à l’époque de base matérielle, il était alors impossible d’en tirer le moindre impact politique, comme s’il lui avait manqué l’infrastructure donnant sa consistance véritable à la représentation, placée en position de superstructure.
Le second ensemble (1986-89) regroupe les entretiens antérieurs à la chute du mur de Berlin et à la réunification allemande, lorsque Müller, toujours ostracisé en RDA, atteignait à la reconnaissance sur le plan international. Il atteste d’un changement important de paradigme en matière de références philosophiques et esthétiques : l’abandon d’une philosophie de la praxis, dont l’origine remonte à la pensée hégélienne réinterprétée par Marx, avec pour perspective la transformation du monde, et le passage à l’imaginaire de la postmodernité, où la sémiologie de Roland Barthes et la généalogie de Michel Foucault viennent supplanter Georg Lukács et Brecht. Sans pour autant renoncer au projet d’une société libérée de la domination et de l’exploitation, Müller prend acte d’une mutation sociale qui ouvre un monde où la réalité tend à disparaître dans un univers saturé de signes et d’images, situation par rapport à laquelle le vieux marxisme apparaît un peu décalé.
Le troisième ensemble (1989-95) se compose de textes postérieurs à la réunification allemande. Même si sa situation personnelle se modifie de manière positive (il ne doit plus ruser avec la censure des autorités), la démarche et la perspective artistique adoptées par Müller ne semblent pas affectées par la disparition de la RDA et l’effondrement du communisme. Bien qu’il reconnaisse un changement d’époque, notamment en termes de crise de la représentation et de perte de sens, il refuse de suivre les conséquences politiques impliquées selon lui par le postmodernisme (la fin de l’histoire comme unique horizon), se voulant simplement lucide sur le séisme politique et économique induit par la réunification allemande. Il revient, au détour d’une conversation avec Erdmut Wizisla et Michael Opitz, sur sa découverte et sa longue fréquentation de l’œuvre de Walter Benjamin, qui constitue un détour nécessaire pour quiconque souhaite garder intactes les promesses de l’utopie que le stalinisme a défigurées. L’art se doit en effet d’être fidèle aux vaincus de l’histoire, en exhumant les rêves d’espérance conservés malgré tout dans la mémoire des défaites.

 




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