Romans


Robert Pinget

L'Ennemi


1987
200 pages
ISBN : 9782707311269
19.50 €


 Quel thème plus pathétique que celui d’un homme en proie aux attaques de l’âge, de la solitude, de l’oubli, du sommeil ou du désordre de l’esprit, bref, de l’éternelle “ vieillesse ennemie ” ? Descriptions précises, portraits pittoresques, énigmes excitantes, épisodes tragiques ou cocasses assortis de réflexions pertinentes sur le monde et la vie, il y a dans L’Ennemi tous les éléments d’un roman à succès. Tous sauf un : cet enchaînement rigoureux des parties de la narration qui constitue précisément la loi du genre, ce fil conducteur grâce auquel “ tout tient ” comme on dit, et qui permet d’écarter, à l’inverse, tout ce qui dépasse.
À peine le maître a-t-il commencé son récit que celui-ci se retourne contre lui et que chacun des personnages se met en tête, tour à tour, d’en assurer la direction. Comme ils sont tous menteurs, abrutis, ivrognes ou simplement médisants, cela fait rapidement un joli capharnaüm. Le maître a beau essayer de ramener le calme, de limiter les débordements, de classer toutes les contributions selon l’origine, le degré de fiabilité, la cohérence par rapport au contexte, chacune de ses tentatives débouche sur un nouveau désaccord.
Mais ce livre destructeur est aussi le plus innocent qui soit. En prétendant coucher sur le papier ses Mémoires – au pluriel –, le maître a fait éclater la notion même de récits et c’est notre lecture qui s’en trouve désormais changée. Au lieu d’imaginer en vain quelque vérité criminelle ou dérisoire, mais toujours rassurante, derrière le rideau infranchissable des contradictions tendu par l’ennemi, nous ne regardons bientôt plus que la surface de l’écran qui nous enveloppe comme une voix multiple, inventive, poignante et drôle. 
J. L. (1987)

Simon Fahren (Magazine littéraire, novembre 1987)

L’ennemi secret
Robert Pinget a choisi pour sujet de son dernier roman l’infini travail de l’écriture. Une mise en ordre contre le chaos ennemi.
 
 La littérature de Robert Pinget se donne pour but de sauver la matière triviale de nos soucis et de nos conversations ; elle ne peut le faire qu'en l'élaborant. Le roman de Robert Pinget se constitue ainsi de deux parts mêlées : celle d'une matière première, un ensemble luxueux d'histoires, et celle de leur agencement.
On s'est longtemps plu à lire les romans de Robert Pinget pour leur humour ou pour ce que, à l'imitation d'Apollinaire et de Jacob, on pourrait nommer le plaisir du chant. Il y a en cette œuvre une extrême attention à l'aspect matériel du mot, à sa matière musicale et aux effets rythmiques des phrases. Depuis Passacaille s'est élaboré un travail sur des unités minimales : phrases nominales réitérées, courts paragraphes aux motifs alternés, qui s'apparente directement à la composition chez Bach. Puis, associant l'œuvre à certaines formes ostentatoires du Nouveau Roman, on l'a considérée comme une réflexion sur l'art d'écrire. Il faudrait maintenant s'intéresser à l'enjeu d'une œuvre que l'avant-dernier roman (L'Apocryphe) orientait déjà d'une façon nouvelle : ces romans ayant été écrits pour survivre, il se dégage d'eux, plus qu'un art de vivre, une méthode pour tenir à distance L'Ennemi.
Les Mémoires du maître, qui constituent la matière originelle et fictive du roman, sont données comme étant un chaos. Des scribes, qui tiennent le rôle de grands ordonnateurs, ordonnent ce magma originel. Mais le premier opère d'une façon si peu convaincante qu'un second doit se mettre à l'ouvrage, à la déception finale du maître, estimant que rien n'a été conservé de la saveur et de la substance de ses propos premiers. Le livre se construit et se défait à mesure que nous le lisons ; si à son terme il est question d'échec, c'est pour laisser, au lecteur, la chance de l'accomplir en le poussant plus avant. Le travail formel des scribes doit permettre de surmonter, par l'écriture, l'angoisse originaire ; l'organisation d'un roman est un acte de confiance en une rhétorique “ somptueuse ”, c'est-à-dire capable de maintenir en elle la présence terrible de la matière. L'ennemi est tout autant ce chaos initial que ce qui, I'ordonnant, le réduit. Le chaos est la matière, la matrice, la mère, qui rend ses forces à celui qui vit, et les ténèbres, où il puise son énergie et sa peur. La littérature est une façon de les approcher, de les explorer presque, sans se laisser engloutir par elles : “ le noir initial doit parvenir au blanc ”. On pourrait suivre à travers le roman un trajet des couleurs jusqu'au moment final où la formule qui exorcise n'est plus cherchée dans le livre, mais trouvée “ dans le secret du cœur ”. Ce parcours qui implique d'admettre l'obscurité et l'échec, mais aussi de traquer l'ennemi peut s'illustrer de figures alchimiques, ou de citations liturgiques et romaines. L'accord se fait au niveau de la démarche : elle consiste à “ contrer I'ennemi avec l'aide d'une conscience amie ”. L'interminable permutation des contraires peut faire de la conscience amie une conscience tyrannique, et le maître ne reconnaît plus ses Mémoires en ce qu'on a fait de ses notes.
Ce quelqu'un dont l'importance est signalée par le titre d'un roman, on peut ne plus considérer qu'il désigne seulement la voix narrative et le destinataire de l'ouvrage. La littérature est le moyen par quoi nous progressons vers une hypothétique perfection : de nos débris, de nos déchets, de nos colères et de nos fables elle fait que “ quelqu'un ” est. Ce quelqu'un, ce pourrait être le livre, conçu comme une interrogation de l'homme sur son destin et un exercice de mutation. L'œuvre de Robert Pinget peut se lire dans cette lumière : écrire, ce n'est pas donner à lire le récit d'une éducation, achevée ou tronquée mais proposer au lecteur un cheminement commun, qu'il devra poursuivre seul pour échapper au nouvel ennemi que constituerait une fiction qui l'immobiliserait, qui ne serait pas pour lui prétexte et aliment à sa perpétuelle métamorphose et illumination. 

Marianne Alphant (Libération, 3 septembre 1987)

L’ennemi intime
Il a essayé d’écrire un polar, ça a foiré. Il a essayé de  faire du Pinget , ça a encore foiré. Pour écrire L’Ennemi, il a rebattu toutes ses cartes. Si un grand écrivain est celui qui garde le sentiment que tout est foiré, alors Pingret est très fort.
 
“ Expliquez-moi pourquoi je crains d'arriver à la mer ? ”, demandait un personnage de Graal Flibuste. “ Parce que vous ne saurez pas comment la décrire ”, lui répondait-on. Sans doute est-ce pour la même raison qu'on tourne toujours en rond en allant chez Robert Pinget ; carrefours truqués, campagnes confuses, mémoire incertaine. Autant de façons de montrer qu'on ne saura pas le décrire. Vieil imbécile, à l'en croire, solitaire, rabâcheur, inculte, brouillon. Esprit quinteux, saugrenu, porté à rêvasser, d'humeur fantasque. Il dit de lui-même “ Je perds la boule. ” Il a beau dire, il n'en a pas vraiment l'air, debout dans sa cour herbue, entre la maison, les appentis, les granges et la tour de Mahu. Silhouette droite et mince, rire qui fuse, visage bronzé, regard bleu. Ce gâteux, ce maniaque, est un maître. Son dernier livre, L’Ennemi (“ ce machin ”, dit-il), est une somme. Le livre a tout prévu. Que le maître serve l'apéro et que le visiteur sorte un calepin. Notes en vrac (pruniers chargés de reines-claudes, petits chats courant çà et là, papillons, bruits de cigale d'un moulinet d'enfant qui sert d'éolienne). Dans le demi-jour du salon, tout est là, le violoncelle, les partitions, une rame de papier blanc vierge, et trois feuillets de notes raturés. L'Ennemi. Un roman policier dont l'énigme ne doit pas être découverte. Il traîne en longueur, accumulant les témoignages contradictoires, prenant plaisir à dérouter le lecteur crédule. Il faut que ce dernier soit plus malin que le narrateur et s'en méfie à chaque ligne. Voilà pour le lecteur. On ne le drague pas, on lui dit son fait. À lui d'être malin. L'énigme est en 144 morceaux. Personnages principaux : le maître, son frère, son neveu, son domestique, son médecin, un ou deux secrétaires, la directrice de l'asile, le conservateur du musée, des visiteurs à l'identité douteuse (représentants, employés au cadastre, photographes, assureurs, démarcheurs ?). Quelques autres comparses : un patron de café, mademoiselle Chose, la journaliste, des fossoyeurs, un romano, des enquêteurs. L'histoire : assassinat d'un enfant, falsification de plans cadastraux, tentative de cambriolage, conversation enregistrée, imbroglio. Le juge est frappé d'apoplexie, le frère du maître devient gâteux, le neveu tourne mal, le secrétaire s'embrouille, les visiteurs s'égarent, le photographe a trop bu et s'affale dans le café, le manuscrit disparaît, le domestique n'obéit pas, I'enquêteur se décourage. Traquenards et fausses pistes à volonté. Chacun de ces morceaux forme en lui-même un tout.
La règle de progression du livre est le faux-pas. Le lecteur trébuche comme le juge. Se trompe comme l'enquêteur. Perd la tête comme le maître et son frère. Il découvre en boitillant que l'art de lire ressemble à l'art d'écrire : il se développe par le déboire.
L'écrivain en tire d'autant plus de motifs de se juger gâteux. L'Ennemi ? “ Je n'ose pas en parler. Je sais comment j'ai fait mais ce n'est pas en mon honneur. J'ai voulu écrire un roman policier. Ça n'a pas marché. J'ai essayé de faire du Pinget en reprenant un peu de tous mes romans. Ça n'a pas marché. Il y a ça dès mon premier livre. Mahu et le matériau : le roman foire et doit foirer à tout prix. Naturellement, ça ne vous mène pas très loin. ”
Sinon à recommencer. On brouille les cartes pour les distribuer autrement. Tout est à reprendre Le livre serait “ les mémoires volontairement trompeuses d'un vieux cacochyme ”. Il se plaît lui aussi à se contredire pour une raison difficile à saisir. À première vue, il semble n'avoir pas de mémoire. Mais à la longue, le relisant, on se doute de sa mauvaise foi d'abord, puis de son malaise, de son angoisse. Or il en est parfaitement conscient. La raison de ses détours et de ses ruses demeure incompréhensible à un lecteur superficiel. Le lecteur évidemment prend sa pelle. Fin de la fuite en avant ; ils se mettent à creuser. L'Ennemi devient alors un rappel de tous les livres antérieurs. C'est l'enfant assassiné du Libera, les trafics louches de L’Inquisitoire, les perplexités de Monsieur Songe, les ragots du Fiston, la géographie de Entre Fantoine et Agapa, les états mystiques de Baga, les contradictions de Autour de Mortin, les redites de Passacaille. Tous les thèmes se retrouvent, mêlant leurs figures et leurs voix dans un raccourci vertigineux de l’œuvre.
Leurs figures mais non leurs noms. La Lorpailleur, Mortin, mademoiselle de Bonne-Mesure. Où va le maître, que veut-il ? “ Addition in extremis abjuration errements continus scribouillard, liste exhaustive. ” Ce texte qui semble tourner sur lui-même et s’égarer donne l’impression mystérieuse et poignante d’une ascension. Avec L'Ennemi, l’œuvre semble s'élever au-dessus d’elle-même, dépassant ce qui formait l’un de ses buts originels :
“ Cette entreprise de démystification de la littérature romanesque, dit Pinget, cette mise en accusation de toutes les recettes visant à la vraisemblance. Et cela par la contestation systématique de toute affirmation. Aussitôt formulée, elle est ruinée par l’affirmation contraire, selon le principe : rien n’est jamais dit puisqu’on peut le dire autrement. Donc une volonté de déprécier toute littérature dite réaliste au profit de l’imaginaire, de l’irrationnel, de la poésie. Dubuffet avait appelé mon travail une destruction de tout le terrain qui est resté derrière le pionnier qui marche, qui va de l’avant, autrement dit les souvenirs du narrateur, lequel découvre en parlant des terres nouvelles sans garder la mémoire de celles qu’il a traversées. C’est un style très incommode pour le lecteur mais qui met l’accent sur le plaisir d’inventer, sans attacher d’importance à aucune découverte qui, une fois faite, doit céder la place à une autre. C’est ce que j’ai nommé la fascination des possibles. Comment s’embarrasser du relatif lorsqu’on ne croit à l’absolu qu’instantané. Il n’y a que la mort qui puisse, d’une dernière parole, faire un aveu définitif. ”
C'est vers cet aveu qu'on tend, évidemment. C'est lui qui affleure dans ce texte de façon obsédante. “ Grande solitude.
Mémoire secrète.
Discours morcelé.
Tous les papiers sans date.
Liaisons impossibles
. ” Fatras, dirait la bonne, gribouillage, miettes. Ce sont ses fragments les plus fragmentés qui représentent pourtant l'ossature secrète de l'ennemi. L'histoire s'efface, ragots grandioses. Elle ôtée, que reste-t-il ? Des pensées détachées, épurées, sublimées, comme au terme des opérations alchimiques. Ces voix, ces phrases, cette langue, matière première de l'écrivain, “ prima materia ” de l'alchimiste, travaillée et retravaillée, passe à l'état sublime. Ce qu'on en lit, ses résidus, c'est le murmure intérieur d'un esprit qui s'exhorte à la patience, à la reprise, à la poursuite. L'exercice solitaire d'une volonté. La tension pure et nette de celui qui vise une cible dans la nuit, I’œil crevé. “ Obscurum per obscurius ” selon la maxime alchimiste, mouvement vers l'obscur par le plus obscur.
“ La prima materia, c'est ce que j'appelle mon rabâchage. J'ai essayé de repêcher ce bavardage imbécile avec des idées un peu plus élevées. C'est l'approche très lointaine des procédés alchimiques en vue d'épurer la matière, ici représentée par les différents aspects de l'anecdote. Le but de ces procédés est la conjonction des opposés, c'est-à-dire la conciliation des contradictions, des contraires. Le narrateur s'efforce de dépasser, en de courts paragraphes, la banalité des faits qu’il énonce en se référant aux grandes leçons des alchimistes travaillant sur la matière qu'il croyait animée et y projetant leur inconscient. Ce retournement, disséminé dans le livre en petits extraits écrits en style télégraphique, est la clef du livre et traduit seul, contrairement au reste du discours, le désir de vérité transcendante du narrateur. Il faudrait arriver à être totalement maître de soi. Agir sur la matière sans arrêt, sans arrêt, c'est une ascèse. Je l'ai abandonné combien de fois ce roman ? Quatre fois, cinq fois ? Il faut essayer de sauver l'insauvable. ”
Art du peu, vieille bataille nocturne. L'Ennemi qui donne au livre son titre est cet obstacle intérieur au travail. Cet adversaire qui empêche chaque phrase d'aboutir, l'écourte, la détourne en une autre. Ce qui distrait, trouble, effraie l'écrivain, ce qui l'oblige à être l’ennemi de lui-même : l'Heautontimoroumenos. Au cliché du romancier “ dépassé, emporté par ses personnages ”, le temps est venu d'opposer cette figure neuve – par laquelle Pinget est toujours un nouveau romancier : le grand écrivain est celui qui développe le plus loin le sentiment que “ c'est foiré ”. Qui en saisit le tragique, mais plus encore, par retournement, la puissance comique.
Sous le chapiteau à côté du clown médiatique, blanc et lamé, il y a le Paillasse dont les chaussures baillent, qui trébuche, perd son faux nez, bredouille. Le clown brimé presque idiot.
Quand il n'est plus rien, ce zéro sort de sa veste un violon minuscule. Et la musique qu’il joue est celle des anges. 

 

Du même auteur

Poche « Double »

Livres numériques

Voir aussi

* Samuel Beckett, Cendres, avec La Dernière bande. Traduit de l’anglais par Robert Pinget et l’auteur.
* Samuel Beckett, Tous ceux qui tombent. Traduit de l’anglais par Robert Pinget et l’auteur.

Sur Robert Pinget :
* Revue Critique n°485, octobre 1987, numéro spécial,  Robert Pinget  (Minuit, 1987).




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