Critique


Gilles Deleuze

Foucault


1986
Épuisé.
Collection Critique , 144 pages
ISBN : 9782707310866
* Réédition dans la collection de poche Reprise n°7


Comment Foucault définit-il “ voir ” et “ parler ”, de manière à constituer une nouvelle compréhension du Savoir ? Qu’est-ce qu’un “ énoncé ”, à cet égard, dans sa différence avec les mots, les phrases et les propositions ?
Comment Foucault détermine-t-il les rapports de forces, de manière à constituer une nouvelle conception du Pouvoir ?
Pourquoi faut-il un troisième axe, qui permette de “ franchir la ligne ” ? Quelle est cette Ligne du Dehors toujours invoquée par Foucault ? Quel en est le sens politique, littéraire, philosophique ?
En quoi la “ mort de l’homme ” est-elle un évènement qui n’est ni triste ni catastrophique, mais une mutation dans les choses et la pensée ?
Ce livre se propose d’analyser ces questions et réponses de Foucault, qui forment une des plus grandes philosophies du XXe siècle, ouvrant un avenir du langage et de la vie.

‑‑‑‑‑ Table des matières ‑‑‑‑‑


Avant-propos

De l’archive au diagramme :
Un nouvel archiviste (Archéologie du savoir)
Un nouvel cartographe (Surveiller et punir)

Topologie : « penser autrement »
Les strates ou formations historiques : le visible et l’énonçable (Savoir)
Les stratégies ou le non-stratifié : la pensée du dehors (Pouvoir)
Les plissements ou le dedans de la pensée (Subjectivation)

Annexe : Sur la mort de l’homme et le surhomme.

ISBN
PDF : 9782707330338
ePub : 9782707330321

Prix : 7.99 €

En savoir plus

Didier Éribon (Le Nouvel Observateur, 29 août 1986)

Foucault vivant
La vie comme une œuvre d’art
 
« Peu après la mort de Michel Foucault, il y a deux ans, Gilles Deleuze avait dit qu’il écrirait un livre sur celui qui avait été son ami. Ce livre, le voici, qui paraît aux Éditions de Minuit dans quelques jours. Un livre bref – moins de 150 pages –, mais dense et difficile, parfois très difficile, où Deleuze se coule dans la démarche de Foucault pour en faire comprendre la cohérence. Son livre est difficile parce qu’il suppose connues les analyses historiques de Foucault et se contente – si l’on ose dire – d’établir la carte des concepts, de recomposer le système qu’ils forment, comme une épure de la pensée foucaldienne, son noyau central.
Son étude s’organise en trois volets : le Savoir, le Pouvoir, le Soi. Le niveau du savoir, c’est le niveau de la formation historique, celui de l’“ archive ” que doit décrypter le “ nouvel archiviste ”, l’“ archéologue ” : comment s’agencent, dans une société donnée, à une époque donnée, ce qui peut être dit et ce qui peut être vu, la façon de dire et la manière de voir. Non pas les mots et les choses mais ce qui, plus profondément, les rend possibles : le dicible et le visible, ou plus exactement les “ visibilités ” et les “ énoncés ” d’une époque. Par exemple, au XIXe siècle, les énoncés du droit pénal et la prison comme nouvelle manière de voir et faire voir les délinquants ; ou au XVIIe, la médecine qui invente un nouveau régime d’énoncés concernant la déraison et l’asile comme nouvelle manière de voir et de faire voir les fous. Mais Deleuze y insiste : le dire et le voir d’une époque sont radicalement séparés, ils ne coïncident pas. Ce ne sont pas les énoncés du droit pénal qui produisent la prison, pas plus que les énoncés de la médecine n’avaient produit l’asile. Les origines sont différentes, ne se recouvrent pas. C’est cette hétérogénéité que doit comprendre l’“ archiviste ”. Cette scission, cette faille.
Ce qui opère la liaison, ce sont les “ rapports de forces ” qui bouillonnent, dans des compositions différentes à chaque époque, et constituent le pouvoir. Le pouvoir ne vient pas d’en haut, il n’est pas une forme (l’État), il est partout, sous la formation historique : c’est le “ grondement de la bataille ” dont parle Surveiller et punir. Le pouvoir traverse les corps pour les “ discipliner ” et les “ assujettir ”.
Pour Deleuze, le concept de société disciplinaire est l’une des plus importantes élaborations de Foucault. Le champ social est traversé de “ stratégies ”. Il “ stratégise ”, dit Deleuze, qui rapproche ici Foucault de la sociologie de Bourdieu.
Enfin, troisième niveau : dans ce jeu où les forces s’opposent à des forces, les Grecs avaient inventé un mode d’existence où l’on applique la force à soi-même : se gouverner soi-même pour gouverner les autres. Cette manière de façonner son rapport à soi est propre aux Grecs, bien sûr, mais à chaque époque un tel “ processus de subjectivation ” essaie de se faire jour, un rapport à soi essaie de se modeler et de se reconquérir contre les pouvoirs qui travaillent inlassablement à le capturer. La philosophie de Foucault est une philosophie de la résistance.
Ce sont les trois moments, les trois niveaux qui forment la pensée, et l’image qu’il faut se faire de la pensée d’une époque doit les intégrer, sous peine d’être réductrice et mutilée. Il est évidemment impossible de présenter ici tous les éclairages nouveaux que propose Deleuze. Il faudrait mentionner son interprétation du fameux passage de Foucault sur “ la mort de l’homme ”, il faudrait citer ses colères contre les “ sots ” qui s’étonnent parce que Foucault participait aux luttes politiques, “ lui qui avait dit la mort de l’homme ”, comme des sots “ s’étonnaient, il y a trois siècles, parce que Spinoza voulait la libération de l’homme bien qu’il ne crût pas à sa liberté... ”
Le livre de Deleuze va faire couler beaucoup d’encre. Une objection ne manquera pas de surgir : ce texte est bien beau, mais c’est du Deleuze. Et c’est vrai. Deleuze répondra : je n’ai parlé que de Foucault. C’est vrai aussi. Car, pour lui, la philosophie ne soit pas réfléchir sur quelque chose ou quelqu’un. Le philosophe doit mettre ses propres concepts en correspondance avec ceux qu’ont forgés le domaine ou l’auteur qu’il veut étudier (le cinéma, le peintre Francis Bacon, pour parler des précédents livres de Deleuze, ou Foucault). Et faire jaillir de cette rencontre un type de livre qui échappe à la question : est-ce du Deleuze, est-ce du Foucault ? »

Roger-Pol Droit (Le Monde, 5 septembre 1986)


Foucault, Deleuze et la pensée du dehors
 
« Inquiétante étrangeté de Foucault. Voici un philosophe qui scrute le plan des pénitenciers, au lieu de méditer sur l’oubli de l’Être. Qui préfère les rapports de la maréchaussée aux preuves de l’existence de Dieu. S’il faut vraiment des œuvres, il choisit Arnauld, Linné, Quesnay au lieu de Descartes, Spinoza, Leibniz. Est-il historien ? Il suffit de le lire pour être averti que sa tâche ne se réduit pas à établir des faits, à restituer des mentalités, à mettre au jour des mutations inaperçues.
C’est bien une autre façon de penser qui est en acte dans ses textes multiples – un mode de philosopher qui affecte les luttes et en est affecté. Et chacun a pressenti – plus ou moins confusément... – que les enjeux de son parcours sont considérables. Il y va du langage et de la vérité, de la raison et de l’inconscient, de l’histoire et du sujet... Rien de moins. Et sans doute plus.
Mais d’explications point. Ou si peu, ou si denses, par bribes et incidentes, que s’y repérer n’est pas une mince affaire. Foucault avait plus de goût pour faire que pour dire ce qu’il faisait – à l’inverse de beaucoup...
Sa mort prématurée le 26 juin 1984 a donc laissé en suspens, en les aiguisant encore, nombre d’interrogations et de malentendus. Parmi les questions légitimes : quel est le sens global de son entreprise ? Ni vraiment caché ni tout à fait visible, il reste à discerner. Il faut désigner les postulats, les lignes de force et la portée de l’ensemble. Il s’agit donc de comprendre comment se relient tous ses livres – en apparence disparates, et à l’évidence situés en des registres différents. Cela permettrait de se défaire de quelques erreurs (des erreurs “ tenaces, coordonnées et solidaires ”, comme disait Bachelard). Car sur Foucault les contresens abondent. Anciens ou récents, de bonne ou de mauvaise foi, ils portent principalement sur le problème de l’enfermement (asile, hôpitaux, prisons, etc.), sur le lien entre la “ mort de homme ” et l’action militante, sur le retour au sujet et à la morale chez le “ dernier Foucault ”, quand sa recherche quitte l’âge classique pour l’aurore grecque.
Gilles Deleuze a écrit un texte purificateur. Il balaie les bêtises et les miasmes, éclaire comme au laser les points stratégiques. Un texte décisif : il donne à saisir la pensée-Foucault dans sa cohérence totale, et à entrevoir sa plus grande amplitude. Que ce soit pour le soutenir ou le combattre, il ne sera plus possible de lire Foucault sans s’y référer. La carte d’une pensée s’y dessine – l’une des plus grandes. Essayons de dire comment, en prévenant que le propos est complexe, et qu’on ne peut, même en trahissant, tout simplifier.
Trois axes peuvent donner l’illusion de résumer ce livre diaboliquement intelligent : le savoir, le pouvoir, le soi. Voilà autour de quoi, en avançant dans la pensée, Foucault a rôdé.
Le savoir, ce n’est pas la science, ni l’ensemble des connaissances au sens usuel du terme. Par ce vieux mot, le philosophe désigne un “ nouveau concept ” : l’agencement de ce qu’une époque peut dire (ses énoncés) et voir (ses évidences). Foucault, souligne Deleuze, “ n’a jamais eu de problème concernant les rapports de la science et de la littérature, ou de l’imaginaire et du scientifique, ou du su et du vécu, parce que la conception du savoir imprégnait et mobilisait tous les seuils ”.
Cette conception est purement positiviste ou pragmatique : il n’y a rien “ avant ” le savoir (par lui se distribue ce qu’on dit comme ce qu’on voit). Rien de virtuel, de latent, d’antérieur, d’enfoui. Pas de secret : “ Chaque formation historique voit et fait voir tout ce qu’elle peut, en fonction de ces conditions de visibilité, comme elle dit tout ce qu’elle peut, en fonction de ces conditions d’énoncé. ”
S’“ il y a ” du savoir, c’est à partir de deux éléments purs, qui, bien sûr, ne sont jamais accessibles dans leur pureté : un “ être-langage ”, grand murmure impersonnel où se découpent les énoncés, un “ être-lumière ” où se constituent des visibilités.
Les énoncés ne sont pas des phrases, les visibilités ne sont pas des objets. Ce ne sont pas les “ mots ” et les “ choses ”. Il faut y voir plutôt les “ conditions de possibilité ” du discours et de la perception. “ Cette recherche des conditions constitue une sorte de néo-kantisme propre à Foucault. ” Mais Deleuze précise aussitôt que ces conditions sont toujours historiques, et jamais celles de toute expérience possible. De même elles ne concernent pas un sujet universel. Au contraire, elles lui assignent sa place. “ Le sujet qui voit est lui-même une place de visibilité... (ainsi la place du roi dans la représentation classique, ou bien la place de l’observateur quelconque dans le régime des prisons). ”
Ainsi peut s’évanouir le contresens qui fait de Foucault un penseur principalement axé sur la question de l’enfermement. L’hôpital, la prison, sont d’abord des lieux de distribution du visible avant d’être des dispositifs de claustration. Et ces découpages optiques sont doublés d’un discours (médical, psychiatrique, juridique...) qui en est inséparable mais n’est pas du même ordre.
Car parler et voir sont différents de nature. L’objet du discours et celui du regard sont disjoints. Malgré leur dépendance réciproque, ils ne coïncident jamais. Là encore, mutatis mutandis, qu’on se souvienne de Kant : la spontanéité de l’entendement est autre que la réceptivité de l’intuition.
Reste une énigme. Si le visible et l’énonçable sont comme deux strates parallèles, comment s’adaptent-ils l’un à l’autre ? Quel est, chez Foucault, l’analogue du schème de l’imagination chez Kant ? C’est le pouvoir, dit Deleuze, qui en tient lieu.
Rompant avec les postulats habituels, Foucault montre que le pouvoir est exercé plutôt que détenu (on ne le détient qu’en l’exerçant). Il est créatif plutôt que répressif : il incite, suscite, autant qu’il interdit. Il est enfin coextensif au social : le pouvoir n’est pas localisé quelque part. Présent dans tout rapport de forces, il passe aussi bien par les dominés que par les dominants.
Irréductibles l’un à l’autre, savoir et pouvoir sont indissolublement liés. Le jeu de forces du pouvoir – aléatoire, turbulent, flexible – engendre les mutations dans la distribution du dicible et du visible dont il régularise aussi l’articulation. Le pouvoir est comme un dehors, sans forme stable, une zone de tempêtes que seule une “ microphysique ” permet d’appréhender.
L’essentiel, dans la pensée de Foucault cartographiée par Deleuze, c’est le rapport au dehors. Un monde sans intériorité. Comment, dès lors, penser le sujet, l’existence d’un soi qui projette de se gouverner lui-même ? Un pli, et rien d’autre. L’intériorité ne serait qu’un pli du dehors : le thème a poursuivi Foucault tout au long de son œuvre. Il culmine dans ses deux derniers ouvrages, L’Usage des plaisirs et Le Souci de soi.
Ce qu’ont fait les Grecs, selon Foucault-Deleuze, ce n’est pas de révéler l’Être. C’est beaucoup moins, ou beaucoup plus : en s’exerçant à gouverner les autres à condition de se gouverner soi-même, ils ont “ plié la force ”. Or “ l’homme ne plie pas les forces qui le composent sans que le dehors ne se plie lui-même, et ne creuse un soi dans l’homme ”. Les Grecs ont formé le premier pli. Mais ils n’ont rien d’universel. Le savoir, le pouvoir et le soi varient avec l’histoire.
II resterait encore beaucoup à dire, notamment sur les convergences et les écarts entre Foucault, Blanchot et Heidegger, On pourrait toutefois se demander si le projet de fonder une “ ontologie ” foucaldienne (pragmatiste, historisante, nietzschéenne) n’est pas un geste de Deleuze plus qu’une visée de Foucault. Et l’on peut prévoir que ce livre va susciter tout un travail d’analyse et d’objections.
Au passage, il évacue une petite question agitée ces temps-ci : si l’homme est mort, comme Foucault l’entrevoit dans Les Mots et les Choses, sur quoi fonder les luttes ? Comme articuler l’antihumanisme et la résistance ? De jeunes vieux-kantiens s’en inquiètent. “ Il n’y a nul besoin de se réclamer de l’homme pour résister ”, affirme carrément Deleuze. Cela mérite quelques éclaircissements.
Que signifie la “ mort de l’homme ” ? Elle désigne un chargement dans la configuration savoir-pouvoir. L’horizon de l’âge classique, c’est Dieu, l’indéfini, et non l’homme, qui est conçu à partir de ses limitations, sa déchéance, etc. Le savoir du dix-septième siècle s’organise en “ généralités ” : des séries susceptibles, au moins en droit, d’un déploiement infini. Au dix-neuvième siècle surgissent des forces de finitude : la vie (soumise à la lutte incessante contre la mort, voyez Biohat), le travail (soumis à la peine et à la fatigue, aux limites de la production), le langage (soumis à la flexion). Quittant Dieu, le savoir s’organise autour de l’homme. Mais ce n’est pas là une prise de conscience du caractère fini de la condition humaine universelle, La figure de l’homme comme forme du savoir naît de la rencontre avec les forces du dehors, celles du pouvoir.
Si cette figure de l’homme déjà s’efface, comme Dieu s’est effacé, c’est que l’humain se trouve dès à présent confronté et combiné à d’autres forces du dehors La vie s’ouvre sur le code génétique, le travail sur l’informatique, le langage sur les agencements de la littérature moderne, partout, le fini produit de l’illimité.
Du coup, cette mort de l’homme n’est pas triste. “ Retenons nos larmes ”, disait Foucault. Et il n’y a pas de contradiction avec l’engagement puisque la mort de l’homme libère dans l’humain des forces de vie qui y étaient emprisonnées par la figure transitoire de l’homme. Nietzsche, en parlant du surhomme, n’a jamais dit autre chose Foucault non plus.
On retrouve dans ce livre le meilleur Deleuze – celui dont la “ sécheresse ”, comme disait autrefois Clément Rosset, suscite une joie aiguë, véloce, mobile : la danse légère et grave de Nietzsche.
Le plus étonnant est peut-être encore ailleurs. Foucault et Deleuze sont deux grandes intelligences philosophiques du siècle. On pourrait ironiser, quelques textes en main, sur leur syndicat d’admiration mutuelle. Ce serait d’une bien commode bêtise. Elle éviterait de voir qu’il y a, au-delà de leur complicité amicale, tout autre chose : un jeu réciproque de provocation à penser, une façon très inattendue de se répondre, bref, un fort singulier dialogue dont l’histoire de la philosophie, semble-t-il, n’offre pas d’exemple. »

Robert Maggiori (Libération, 2 septembre 1986)

Gilles Deleuze – Michel Foucault :
une amitié philosophique
Dans son dernier livre, Deleuze n’explique pas Foucault, il ne le commente pas, mais creuse l’œuvre pour en dégager ce qui est le plus productif.
 
« Foucault, par Gilles Deleuze. Il n’est guère nécessaire d’être très attentif aux échos philosophiques pour percevoir, dans l’union du titre et de l’auteur, quelque chose de particulier, de rare, voire de symbolique. Michel Foucault eût pu écrire un Deleuze peut-être : il lui a consacré des articles et, on le sait, prophétise que le siècle serait deleuzien. Deleuze. En quelques articles retentissants, a fourni, de L’Archéologie du savoir et de Surveiller et punir les lectures les plus pertinentes, au point que ce qu’il disait de Foucault – “ un nouvel archiviste, un nouveau cartographe ” – est devenu une sorte d’appellation classique et contrôlée de la méthode foucaldienne. Rien d’étonnant donc à ce que, l’un disparu, l’autre poursuive le travail critique et la mise en évidence du travail de l’œuvre.
Alors pourquoi ce livre, sobrement intitulé Foucault et signé Gilles Deleuze, prend-il un caractère quasi solennel ou insolite ? C’est que, d’abord, il échappe aux genres et, ensuite, se déprend de la manière usuelle dont les philosophes, lorsqu’ils sont également reconnus comme des philosophes majeurs, se parlent ou font jouer leurs philosophies en vis-à-vis.
Pour ce qui est des genres, les choses sont claires. Foucault et Deleuze ont, si on peut dire, grandi (philosophiquement) ensemble, occupé des places également importantes – mais bien séparées – dans le paysage intellectuel français et joué, volens nolens, le rôle de “ phares ” (que le terme est bête !), notamment pour des générations d’étudiants : on pouvait dès lors s’attendre qu’après la mort de Foucault, Deleuze, en tant que “ pair ”, se chargeât de ce qu’il est convenu d’appeler un hommage – aussi peu académique fût-il. Attente vaine (et totalement infondée dans l’esprit de ceux qui n’auraient ne serait-ce qu’approché l’œuvre de Deleuze, et l’homme) : pas une ligne, dans le livre de Deleuze, ne participe d’un tel genre académique ou de cette figure imposée. Perce seulement, au détour d’une ligne – lorsque Deleuze parle en passant de la voix de Foucault – le chagrin, retenu, que pose et laisse la perte d’un ami.
Pour ce qui est du rapport entre la philosophie de celui qui écrit et la philosophie de celui à propos de qui on écrit, les choses sont plus complexes mais tout aussi nettes. Deleuze ne “ travaille ” pas Foucault comme par exemple Kierkegaard ou Marx ont travaillé Hegel – pour aiguiser, contre le système de celui-ci, leurs propres “ couteaux ” – pas plus qu’il ne “ joue ” Foucault pour prouver, par analogie, la justesse de ses propres vues. Autrement dit, et c’est peut-être à cela que tient une première impression – vite disparue, il est vrai – d’insolite, Deleuze met hors jeu la manière (trop) répandue de faire de la critique. Si faire de la philosophie, comme Deleuze l’a souvent affirmé, c’est spécifiquement produire des concepts, faire de la critique philosophique – soit philosopher tout court – c’est montrer comment ces concepts sont produits.
Producteur lui-même, Deleuze, dans son Foucault, montre la production de Foucault, sans se soucier de savoir si cette seconde production, parce qu’elle serait du même bois ou d’une autre eau, valorise ou dévalue la sienne. Il pratique ce que j’appellerais une critique respectueuse, par laquelle un philosophe ne “ roule pas pour ” une philosophie, ni ne “ lutte contre ”, mais enrichit et s’enrichit de sa production conceptuelle – même si, dans quelques notes et sur un registre plus stratégique ou politique, Deleuze répond “ pour Foucault ” et en son nom propre aux critiques qui leur ont été conjointement adressées.
À ce respect critique tient probablement le fait que le livre, de prime abord, apparaisse aride. Deleuze n’explique pas Foucault, qui s’explique si bien lui-même dans ses livres, ni ne le commente, noyé qu’il est déjà sous les commentaires. Mineur respectueux de la roche qui lui résiste, et habile à en dégager toutes les scories, Deleuze creuse – jusqu’à trouver dans la production de Foucault ce qui est le plus... productif et majore les possibilités de pensée. On ne s’étonnera pas que ce “ granit ” soit trouvé dans la combinaison du Savoir et du Pouvoir. Ce qui est plus étonnant, c’est la manière dont Deleuze démonte et remonte la double chaîne de concepts foucaldiens – l’énoncé, l’archive, la force, le diagramme – au bout de laquelle (mais on ne trouve pas de bout) il y a production non pas, comme dans un commentaire, de “ ce-que-Foucault-a-dit ”, mais de ce qu’il faut d’abord voir et dire pour que la possibilité de voir et de dire quelque chose soit donnée.
D’un côté les “ strates ” ou “ formations historiques ”, qui sont faites “ de choses et de mots, de voir et de parier, de visible et de dicible, de plages de visibilité et de champs de lisibilité ”, de pratiques discursives d’énoncés et de pratiques non-discursives de visibilités. Le savoir, dit Deleuze, c’est l’“ unité de strate ” ou la combinaison de visible et d’énonçable propre à chaque strate. Mais savoir, ce n’est pas dé-couvrir ou dé-voiler les choses : plutôt capter les modulations de la lumière qui “ distribuent le clair et l’obscur, l’opaque et le transparent, le vu et le non-vu ” et donc font qu’ “ il y a ” chose ou objet (“ voir ”, à ce propos, l’analyse que, dans Les Mots et les Choses, Foucault fait du tableau de Velasquez, Les Ménines). Le sujet, dans cette optique, n’est naturellement pas celui qui aurait une place privilégiée “ pour voir ”, mais lui-même “ une place dans la visibilité, une fonction dérivée de la visibilité. ” De là, une série de questions. Les premières sont ouvertes par L’Archéologie du savoir : entre voir et parler, entre le visible et l’énonçable, y-a-t-il isomorphisme, entrecroisement, primat de l’un sur l’autre ? Les secondes par L’Usage des plaisirs : comment “ pratiques de voir ” et “ pratiques de dire ” constituent-elles les procédures du vrai, une “ histoire de la vérité ” !
De l’autre côté, les “ stratégies ” ou le “ non-stratifié ”, c’est-à-dire les matières de la force (pouvoir d’être affecté) et les fonctions de la force (pouvoir d’affecter). De l’archive, on passe au diagramme, concept-clé du pouvoir. Le Pouvoir, contrairement au Savoir, ne passe pas par des formes, “ mais par des POINTS, points singuliers qui marquent chaque fois l’application d’une force, l’action ou la réaction d’une force par rapport à d’autres. ” Il est en ce sens diagrammatique parce qu’il mobilise des matières et des fonctions non-stratifiées ; échappant aux formes stables du visible et de l’énonçable. Comment se nouent diagramme (suprasensible) et archive (“ audiovisuelle ”) ? Comment se crée le complexe pouvoir-savoir à partir de leur différence de nature ? Y-a-t-il primat de l’un sur l’autre ?
Tout le livre de Deleuze est une tentative de montrer comment ces concepts s’agencent et aussi, parfois, font “ fermeture ”. Le silence de Foucault après La Volonté de savoir a sans doute traduit une certaine difficulté à “ franchir la ligne ”, à ne pas se heurter au pouvoir pour, au “ dehors ” de la vérité de pouvoir, saisir le pouvoir de la vérité. L’intérêt du dernier chapitre du livre – les plissements ou le dedans de la pensée (subjectivation) – tient précisément à ce qu’il éclaire la route ouverte in fine par Foucault : le pouvoir ne prend pas pour objectif la vie sans susciter une vie qui résiste au pouvoir, sans faire un “ pli ” par lequel le soi peut se doubler, se poser comme enkrateia et poser un “ rapport à soi comme maîtrise. ”
Penser le pouvoir, ce n’est pas seulement courir le risque de se retrouver dans une impasse, totalement “ dehors ” ou dans le doute, tel qu’il se manifeste dans les dernières pages de La Volonté de savoir. Si au terme de son livre “ Foucault trouve une impasse, précise Deleuze, ce n’est pas en raison de sa manière de penser le pouvoir, c’est plutôt parce qu’il a découvert l’impasse où nous met le pouvoir lui-même, dans notre vie comme dans notre pensée. Il n’y aurait d’issue que si le dehors était pris dans un mouvement qui l’arrache au vide, lieu d’un mouvement qui le détourne de la mort. Ce serait comme un nouvel axe, distinct à la fois de celui du savoir et de celui du pouvoir. Axe où se conquiert une sérénité ? Une véritable affirmation de vie ? ” La disparition de Michel Foucault a fait que, d’un tel axe, nous n’avons que les pointillés. Mais les pointillés laissent bien voir le chemin, que Deleuze, dans les dernières pages, redessine.
Ces pages sont sans doute les plus belles et je ne voudrais pas les déflorer. Elles susciteront probablement quelques polémiques. Dans la comparaison Foucault-Nietzsche, Foucault-Heidegger, dans la relecture de (L’Usage des plaisirs et du Souci de soi – l’intériorité, l’individualité, la subjectivité, telles que les Grecs les découvrent comme dérivées ou produit de la “ subjectivation ”, du “ plissement ” de soi sur soi. Dans l’Annexe à la fois douce et provocante sur “ la mort de l’homme ”, Deleuze montre comment la ligne que suivait Foucault était une ligne de vie Elle traversait certes, des zones d’ouragan et frôlait ces abîmes qui emportent vers le nihilisme, mais parce qu’elle voulait atteindre “ le centre du cyclone ”, cette zone paradoxale où l’homme peut enfin “ tenir ” sa barque et viser l’“ au-delà de la terreur ”.
Tel est le Foucault qu’en son Foucault Gilles Deleuze propose : l’homme qui voulait “ voir ” et “ dire ” à quelles conditions l’homme peut voir et dire, se gouverner lui-même et penser. Si penser, c’est aller “ entre ” dire et voir, “ dans l’entre deux, dans l’interstice ou la disjonction ”, si penser “ c’est chaque fois inventer l’entrelacement, chaque fois lancer une flèche de l’un contre la cible de l’autre, faire miroiter un éclair de lumière dans les mots, faire entendre un cri dans les choses visibles. ” »

 

Du même auteur

Poche « Reprise »

Livres numériques

Voir aussi

* Conclusions sur la volonté de puissance et l’éternel retour, dans Cahiers de Royaumont, Nietzsche, dir. Gilles Deleuze (Minuit,1966).
* L’ascension du social, postface à La Police des familles, de Jacques Donzelot (Minuit, 1977 et Reprise , 2005).
* L’Épuisé , dans Samuel Beckett, Quad et autres pièces pour la télévision (Minuit, 1992).

Sur Gilles Deleuze :
* Vincent Descombes, Le Même et l’autre (Minuit, 1979).
* David Lapoujade, Deleuze, les mouvements aberrants (Minuit, 2014).




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