Paradoxe


Bertrand Westphal

La Géocritique. Réel, fiction, espace


2007
304 p.
ISBN : 9782707320049
20.30 €


Les sciences humaines ont durablement accordé la priorité à l'analyse du temps. L'espace était perçu comme un contenant, la scène anodine sur laquelle se déployait le destin des êtres. Mais depuis quelques décennies la relation entre les deux coordonnées fondamentales de l'existant s'est équilibrée.

Cet essai expose une réflexion sur la représentation de l'espace dans les univers fictionnels, dont il sonde les liens intimes avec la réalité. Dans un environnement postmoderne où la perception du réel est affaiblie et le simulacre triomphant, les arts mimétiques, auxquels la littérature ressortit, sont désormais à même de proposer une nouvelle lecture du monde, géocritique, où interviennent la théorie littéraire, la géographie culturelle et l'architecture.

ISBN
PDF : 9782707322357
ePub : 9782707322340

Prix : 13.99 €

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Tiphaine Samoyault, La Quinzaine littéraire, 1er octobre 2007

Cartographie de l'hétérogène

Dans un livre foisonnant, Bertrand Westphal donne les raisons et les formules de sa méthode, la « géocritique », qui  n'est ni la « géopoétique » de Kenneth White, ni la « psychogéographie » des situationnistes, mais un travail de lectures croisées et interactives des textes et des lieux.

Pratique d’une lecture pluraliste et interdisciplinaire, à la croisée de la littérature, de la géographie, de l’architecture et de l’urbanisme, la « géocritique » telle que la définit Bertrand Westphal pour en asseoir les fondements disciplinaires, se donne moins pour objet de travailler les espaces imaginaires que de proposer une pensée de l’espace et des lieux en tant qu’ils participent toujours des données du réel et de la représentation. Comme le rhapsode qui, d’après François Hartog, « cousait » les espaces les uns aux autres, le chercheur contemporain est conduit à produire ce travail de liaison entre des données foncièrement hétérogènes.
La méthode, qui est au départ issue de et inscrite dans la critique littéraire, part d’un certain nombre de prémisses qui sont examinées dans les trois premiers chapitres du livre. « La littérature constitue un vecteur d’instabilité assumé dans une série de paysages disciplinaires traditionnellement caractérisés par leur saturation. » Privée des frontières qui lui garantiraient son autonomie, la discipline littéraire peut ainsi permettre de bousculer les autres champs, mais plus encore, de les unir pour la saisie commune d’une question qu’il est pressant de penser et qui ne peut être prise en charge par une seule discipline, serait-elle la philosophie. Deleuze l’avait bien compris qui, pour penser le temps notamment, recourait constamment à la littérature. En ce sens, cette pensée de l’espace est bien héritée de la réflexion initiée par Gilles Deleuze, mais pas seulement. La grande richesse du livre est de déployer une très vaste bibliothèque, en trois langues (anglais, français, et italien), ouverte sur les études post-coloniales, les études de genre, toutes formulations ou reformulations théoriques novatrices qui ne pénètrent que difficilement dans la pensée française, souvent réticente à rompre avec la pensée universalisante et à faire siens des principes qui s’écartent des partages hérités du rationalisme. Ainsi Bertrand Westphal ne craint pas de revendiquer la parenté du littéraire et du culturel, en important des concepts tels que la « liminalité » de Homi Bhabha, cette ligne-seuil où se produisent les rencontres, les croisements, les échanges entre l’un et l’autre, entre deux cultures, et qui constitue un tiers-espace permettant de sortir des oppositions binaires héritées, impérialistes et trop souvent systématiques.
La première prémisse de la géocritique est que les coordonnées de l’espace ont changé autant que celles du temps et qu’il faut examiner leur indécision ensemble, dans une perception aigüe de leur hétérogénéité. La proximité de la littérature et de la géographie, que pouvait illustrer La Forme d’une ville de Julien Gracq en 1985 mais également des collaborations entre les deux disciplines qui remontent aux années 1970, se révèle nécessaire pour une libre circulation, un « cabotage erratique », dans les intervalles d’un espace-temps qui n’est plus linéaire, plus déterministe mais qui se présente sous des formes à la fois stratifiées et déliées.
La deuxième prémisse est que l’espace est sujet à des tensions contradictoires qui naissent de systèmes de représentations incompatibles. Aussi faut-il investir l’espace de manière cartographique, regarder son hétérogénéité comme devant faire l’objet même de l’analyse en superposant deux ou plusieurs lieux distincts dans la diachronie. La méthode est alors celle de la traversée - ce qu’est étymologiquement la transgression. L’espace est ainsi une représentation de l’espace (troisième et dernière prémisse) et doit donc donner lieu à une pensée de la porosité des frontières entre réel et fiction. À travers une discussion très informée avec la théorie des mondes possibles de Lubomir Dolezel ou celle des contre-factuels de David Lewis, Bertrand Westphal se prononce résolument en faveur d’une interactivité entre monde réel et monde fictionnel. Il met en valeur la notion d’« interface », qui n’est pas une surface mais une ligne permettant la communication immédiate entre réel et fictionnel.
Une fois posé ce substrat théorique solide, l’auteur en vient à la proposition méthodique de la géocritique, qui repose sur quatre piliers : la multifocalisation, qui implique d’agencer un grand nombre de points de vue, contrairement à ce que proposent les études d’imagologie, centrées sur la représentation de l’espace étranger. Avec la géocritique, il n’y a plus de propre ou d’étranger mais tout doit être en même temps l’un, l’autre et l’autre encore. Le deuxième pilier est la polysensorialité qui invite le critique à ne pas se centrer uniquement sur la vision, mais à être attentif aux sons (sur le mode des recherches sur le soundscape de Raymond Murray Schafer), aux odeurs, aux corps sensibles. Le troisième est la stratigraphie puisque chaque lieu est caractérisé comme une hétérogénéité stratifiée. Enfin le dernier est l’intertextualité, examen critique du stéréotype et de l’ethnotype qui vise à privilégier un regard alternatif. Ainsi, « le principe de l’analyse géocritique réside dans la confrontation de plusieurs optiques qui se corrigent, s’alimentent et s’enrichissent mutuellement ».
Si l’on peut parfois contester certaines propositions ou bien trouver qu’elles s’inscrivent dans une discussion post-moderne peut-être déjà un peu datée (notamment une phrase comme celle-ci « notre société n’aspire pas à la transcendance. L’agencement de son espace-temps n’a pas réintégré la verticale »), on salue néanmoins l’ambition théorique du propos ainsi que son souci d’application pratique. Non seulement Bertrand Westphal mobilise des références nombreuses dans les domaines de la philosophie, de l’urbanisme, de la sociologie, mais il fait entrevoir aussi la richesse de ses références littéraires : Pynchon, Esterhazy, Kis, Stasiuk, Echenoz sont convoqués avec bien d’autres pour illustrer cette conception en archipel de l’espace dont nous retiendrons deux exemples. L’un est un espace imaginaire, qui a fait l’objet de représentations contrastées : la Poldévie, évoquée chez Marcel Aymé qui l’avait sortie d’un canular de l’Action française puis chez Queneau, Perec et Roubaud, où un référent finit par se dégager d’une chaîne textuelle singulièrement longue. L’autre est un espace réel mais introuvable : Czernowitz, en Bucovine, que Rezzori avait quitté dans les années 1930 et qui devenue austro-hongroise, puis roumaine, puis ukrainienne – Czervowitz, Cernaucti, Tschernopol, Tchernovtsy –, n’a plus pour l’auteur qui y retourne dans les années 1980 aucune réalité. Cette réalité problématique, qui « retentit de texte en lieu », est ce qui doit être poursuivi pour comprendre comment, dans ce monde, nous sommes encore situés.

 




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