Paradoxe


Georges Didi-Huberman

Phalènes

Essais sur l'apparition, 2


2013
Collection Paradoxe , 400 p., 84 illustrations in-texte
ISBN : 9782707323279
29.50 €


Phalènes (le mot se dit au féminin comme au masculin) : ce sont des papillons nocturnes qui apparaissent depuis l’obscurité et, lorsqu’ils n’y retournent pas, viennent s’aventurer près d’une chandelle pour s’y consumer brusquement et ne laisser, sur la table, qu’un petit tas de cendres. Ils ou elles traversent ce recueil de textes comme une figure destinée à penser, à repenser l’image. À interroger, plus précisément, l’apparition comme réel de l’image. Les phalènes sont beauté faite de fragilité, forme faite d’informe — au terme de son état larvaire et de sa métamorphose, la chrysalide ne se nomme-t-elle pas imago ? —, symétrie faite de brisure, luxe fait d’altération, mouvement fait d’errance autant que d’obstination, désir fait de consumation. Battements d’ailes, battements du visible et battements du temps. Les phalènes emblématisent un genre nécessaire, nécessairement papillonnant, fatalement réglé sur l’imagination, du savoir à se faire sur les images.
Quels rapports faut-il construire entre connaître et regarder ? Est-ce reconnaître ou pas ? Des hypothèses sont ici formulées à travers quelques études sur l’« image-sillage » selon Bergson, le « savoir-mouvement » selon Warburg, le « regard des mots » selon Rilke, la notion d’« image-dépouille » selon Blanchot, ou encore la façon dont Deleuze a voulu penser l’acte, faussement simple, de « faire une image ». On découvre aussi comment apparaître et ressembler se nouent — mais sans se rassembler — dans le vol d’un papillon, la danse d’un psychotique, la trace d’un suaire, le moulage d’une jeune fille qui frissonne ou le coloris en grisaille d’un tableau de paysage. On tente de mieux regarder une chronophotographie de Marey, une planche du test de Rorschach, un détail de Velázquez, une draperie de Loïe Fuller, un diagramme de Beckett, une cire anatomique, un châle de prière juif ou une œuvre d’art contemporain dédiée au génocide rwandais… On s’interroge sur le fait que l’image brûle d’apparaître, et qu’ainsi sa contribution à notre connaissance de l’histoire soit aussi problématique que nécessaire.


Table des matières

Apparaissant, disparaissant, papillonnant

I Connaître et regarder
(Ne pas reconnaître)
1. L’image-sillage
2. Savoir-mouvement : l’homme qui parlait aux papillons
3. L’exorciste
4. Q comma Quad
5. L’être qui papillonne
6. L’aiguille et le papillon, ou le dispositif du silence perçant
7. Sous le regard des mots

II. Apparaître et ressembler
(Ne pas rassembler)
8. Face, proche, lointain : l’empreinte du visage et le lieu pour apparaître
9. Chairs de cire, cercles vicieux
10. L’air et l’empreinte
11. De ressemblance à ressemblance
12. Grisaille
13. Azur et cendre
14. L’image brûle

Note bibliographique
Table des figures

Jean Lacoste, La Quinzaine littéraire, 1er décembre 2013

L’Image et le papillon

Nombreux sont les écrivains que les papillons ont fascinés, Nabokov, par excellence, Hesse, Caillois, Michaux… La passage de la larve à la chrysalide, et de celle-ci à ce qu’on appelle l’imago, c’est-à-dire à la forme adulte, ne cesse d’interpeller : « métamorphose n’est pas mensonge », affirme un vers de Rilke à ce propos.

Mais les papillons qui émeuvent ici Georges Didi-Huberman, ce sont les phalènes, ces papillons de nuit, ou crépusculaires, dont l’existence est marquée parla plus extrême fragilité. À peine sont-ils apparus, attirés hors de l’obscurité par la flamme, qu’ils s’y brûlent et finissent réduits en cendres… Ces « essais sur l’apparition » de Georges Didi-Huberman sont d’abord des essais variés, « papillonnants » en apparence, sur la disparition en histoire de l’art.
L’apparition de ces êtres éphémères – vergänglich dirait Freud – ne va cependant pas sans quelque « splendeur », pour reprendre le titre d’un livre de Colette, Splendeur des papillons. Elle révèle aussi une forme de résistance et de survivance, comme les ornementations des ailes correspondent à une fonction vitale de dépense, à un luxe sans raison apparente dans l’économie de la nature. Ce n’est pas un hasard si Aby Warburg, l’historien de l’art allemand à qui Georges Didi-Huberman se réfère spécialement, parlait dans sa folie aux papillons. N’est-ce pas lui qui a étudié la « survivance » des formes de pathos antiques à la Renaissance, leur Nachleben : « revenance », apparition, dirait-on, hantise. Warburg a introduit les fantômes en histoire de l’art.
Le savant de Hambourg aurait en tout cas « problématisé » cette discipline en la mettant « en mouvement », en rompant avec l’iconographie trop savante, trop kantienne, trop rationnelle, d’Erwin Panofsky, « l’exorciste », en mettant en question les notions de ressemblance, de représentation, de « portrait », bref la vision ordinaire des images. Avec Warburg, notamment dans Mnémosyne, cet extraordinaire « atlas »iconologique inachevé, les images se rapprochent et s’éloignent, jouent avec la mémoire dans un montage et une circulation sans fin. Reste la part obscure de l’image, de l’imago, jamais stable, jamais élucidée.
En définitive, Georges Didi-Huberman est moins intéressé par l’image elle-même (Bild), dans sa référence éventuelle au réel, que par son processus de formation, sa Bildung, le « se faisant » de Bergson auquel il consacre un essai novateur. Il se dit « amateur d’empreintes » énigmatiques et de fantômes artistiques, d’images rémanentes, dans lesquelles la chose elle-même s’est évanouie. Au cœur de ces essais sur l’apparition et la disparition, on trouve en fait une analogie entre l’image et le papillon : « comme les ailes d’un papillon, l’apparition est un perpétuel mouvement de fermeture, d’ouverture, de refermeture, de réouverture… C’est un battement ». Et ce battement, cette respiration est le mouvement même du réel fait d’images. Le papillon devient le paradigme de l’image et, au-delà, d’un réel frappé d’une remarquable évanescence. Réduit en poussière, pulvérisé.
Dans une sorte de brillante phénoménologie de l’étrange, de ce qui revient et de ce qui ne veut pas disparaître de la mémoire, Georges Didi-Huberman procède, au gré de ses interventions, à une « archéologie des empreintes » : les cires anatomiques, reproductions fidèles jusqu’à l’obscène du vivant organique et du mort ; les modelages sur nature par le plâtre qui saisit jusqu’au frisson de la chair emprisonnée ; les linges qui recueillent les « saintes faces » ; la grisaille des retables fermés et des vitraux cisterciens, rappel du carême et des cendres de ce monde sublunaire. Autant d’images qui ne sont pas des portraits mais des traces, proches et lointaines, baignées d’aura.
Mais le livre trouve sa vraie conclusion, et sans doute sa clef, dans une belle méditation funèbre de Georges Didi-Huberman sur le châle de prière des juifs, le tallith, ce « linceul » blanc à franges, rayé de noir avec un fil d’azur, ce linge sacré, ultime signe d’appartenance des « rayés » des camps, condamnés à disparaître.
« Meurs et deviens »: la célèbre injonction est tirée de « Bienheureuse aspiration » (« Selige Sehnsucht »), un poème du Divan, le recueil inspiré à Goethe par la poésie persane. Georges Didi-Huberman, dont l’érudition est éblouissante, connaît, bien sûr, et mentionne ces vers sur la mort d’un papillon attiré et consumé par la lumière : « je veux célébrer le Vivant / Qui aspire à mourir dans la flamme ». Mais Georges Didi-Huberman semble refuser de lui accorder toute la place qu’il devrait avoir dans un livre sur l’apparition/disparition des papillons. Cela se comprend, car ce poème de Goethe considère la métamorphose du côté de la vie, de la transformation nécessaire, de la renaissance possible, c’est un chant de confiance, une dénégation de la mort, alors qu’ici toute apparition, dans sa splendeur même, dans sa « survivance », prend couleur de cendre, de grisaille et de deuil.

 




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