Paradoxe


Bernard Cerquiglini

L’Accent du souvenir


1995
Collection Paradoxe , 168 pages
ISBN : 9782707315366
15.30 €


C’est en 1740 seulement, quand elle publia la troisième édition de son dictionnaire, que l’Académie française introduisit l’accent circonflexe dans l’orthographe du français. Après deux siècles de polémiques, durant lesquels cet accent fut avec constance le champion de l’innovation, du progrès, de la modernité. Et tandis qu’il était, avec une opiniâtreté non moins égale, rejeté et moqué par les tenants de l’orthographe traditionnelle.
L’amour de l’accent circonflexe, conservatisme bénin, tendre attachement au modeste “ chapeau ” des voyelles, possède donc une histoire. Et cette histoire est paradoxale : elle raconte l’émergence difficile du signe qui figure éminemment aujourd’hui la graphie du français, le respect qu’on lui doit, l’affection qu’on lui porte. Cette histoire dévoile ce qui fonde nos pratiques d’écriture.
Au centre de la question orthographique depuis le XVIe siècle, et au cœur des querelles et débats, où il va occuper les positions moderniste et conservatrice ; au carrefour de l’oral et de l’écrit, de l’usage et de la raison, de la mémoire et de l’oubli, l’accent circonflexe révèle l’ambiguïté de l’orthographe française. Il en illustre la passion.


‑‑‑‑‑ Table des matières ‑‑‑‑‑

Introduction – I. Une singularité française – II. Des lettres pour des sons ? – III. La modernité circonflexe – IV. Circonflexe, où est ta victoire ? – Conclusion – Bibliographie.

‑‑‑‑‑ Extrait de l’introduction ‑‑‑‑‑

On se souvient de la cruelle guerre civile qui divisa la France, en janvier 1991. On n’a pas oublié l’ardeur du conflit, le ton dramatique de certaines proclamations ; on n’a pas oublié non plus l’aspect rituel de la controverse. Une fois encore, la bataille de l’orthographe réformée lançait, en France, un camp à l’assaut de l’autre. La pièce, si souvent donnée, fit apparaître les mêmes personnages, sinon les mêmes acteurs, une intrigue toute semblable, mais un argument plus mince : la conflagration orthographique, en 1991, se réduisit bien vite au combat pour ou contre l’accent circonflexe. On se rappelle enfin qu’après l’intervention des plus hautes autorités morales, le président de la République lui-même ne manqua pas d’être interrogé à ce sujet, au cours d’un entretien informel. Feignant d’être modérément au courant (ce qui, on en conviendra, est inconcevable sous la Ve République), affirmant s’en être peu mêlé (on sait le goût qu’il a montré pour les Lettres et la langue, ainsi que, selon une de ses remarques confidentielles, son  respect de la philosophie , le Président résuma son rôle en une boutade qu’il lança aux journalistes :  J’ai sauvé quelques accents  (Le Monde, 6 juin 1991). Les Français comprirent qu’un certain nombre d’accents circonflexes venaient de bénéficier de la grâce présidentielle.

Michel Contat (Le Monde, 29 février 1996)

Accent de discorde
Une passion française équivoque, celle du circonflexe, dont Bernard Cerquiglini retrace l’histoire et donne le sens dans un essai d’une virtuosité époustouflante.
 
“ La pêche était bonne ? ” Il faut attendre la suite – à l’oral–, le contexte – à l’écrit – pour savoir si, par exemple, la question est posée par un promeneur à quelqu’un qui rentre d’avoir taquiné le goujon ou par une bienveillante personne à quelqu’un qui vient de déguster le fruit velouté. Dans le cas du poisson, l’accent circonflexe serait là pour rappeler du mot l’étymologie latine (pescis) ; dans le cas du fruit, il serait là pour attester l’ancienne présence d’un s, venu du latin vulgaire persicum pomum (pomme de Perse).
En 1635 déjà, le Père Philibert Monet répondait, en substance, à ceux qui tenaient à ce qu’un accent rappelle la disparition d’une lettre étymologique : l’accent circonflexe n’apprend rien à personne, ni aux latinistes et historiens de la langue, qui savent, ni aux ignorants, bien incapables d’apercevoir quoi que ce soit derrière ce signe graphique. C’est là l’argument, en gros, des réformateurs de l’orthographe inspirés par la phonétique. À ceux-là, Bossuet répondait qu’il ne s’agissait pas d’enseigner, mais d’afficher, ne serait-ce que par des symboles épars, la continuité d’une allégeance à la culture latine.
Voilà, en gros, le débat cerné : d’un côté, ceux qui demandent à la langue écrite de suivre la phonie de la langue orale, ce seraient les réformateurs ; de l’autre, ceux qui lui demandent de respecter autant que faire se peut la graphie d’origine latine, dans la langue écrite, et ce seraient les conservateurs.
Bernard Cerquiglini, linguiste, historien de la langue, et qui fut Délégué général à la langue française auprès du premier ministre, est un esprit libre et joueur, à qui le souci de rigueur n’est, bien entendu, pas étranger. Sur la question tant débattue du circonflexe, il a voulu faire le point, en linguiste, en grammairien, en honnête homme et en réformateur modéré.
Disons-le d’emblée, la mission est remplie avec une verve, un savoir, un sens dialectique, un esprit supérieurement français qui font de cet essai un plaisir rare pour les lecteurs amoureux de la langue, ce que vous êtes forcément, puisque vous lisez ceci. Si on insiste là-dessus, c’est que le premier chapitre est difficile. II fallait bien que l’auteur résolve d’abord, en phonologue et historien, la redoutable question de l’amuïssement (la disparition, à la prononciation, des consonnes graphiques, en particulier de l’s implosif, comme dans beste et teste).
Le problème est discuté à fond, avec rappel de la période où, du Ve au Xe siècle, en Gaule, le gallo-roman coexiste, en une sorte de bilinguisme, avec la langue germanique, celle des Francs. “ L’empreinte germanique dans le phonétisme français, entre les Ve et Xe siècles, tient à l’imposition d’un fort accent d’intensité. ”
Cette accentuation phonique aura pour conséquence la disparition des voyelles atones (le a final marquant le féminin des mots latins n’est plus prononcé) et des premières consonnes (dites implosives). Passé ce premier chapitre un peu ardu, et que le lecteur non spécialiste pourra parcourir avec une attention doucement flottante, l’essai nous mène au cœur du problème, qui est celui de la représentation des sons par des lettres, de la prééminence de l’oral sur l’écrit, ou au contraire de l’écrit sur l’oral. La question est posée par le maintien général dans la graphie médiévale d’un s consonantique : sert-il de signe diacritique, sert-il à distinguer un son, un sens, ou sert-il à signaler un accent, une histoire ? Pourquoi écrire jeusne, plutôt que jeune ou jeûne. Ce sera l’enjeu du débat, qui n’est pas clos, mais auquel cet ouvrage apporte un éclairage qui n’est plus seulement passionnant (l’orthographe, on le sait, est l’une des plus vives passions françaises), mais véritablement intéressant.
L’introduction du circonflexe dans l’orthographe française date seulement de 1740, décidée par l’Académie, seule autorité en la matière, avec la troisième édition du Dictionnaire. Auparavant, l’Académie avait résisté, préférant l’s étymologique non prononcé pour marquer dans la graphie à la fois la longueur de la voyelle et l’affiliation latine du mot. Conservateurs et réformateurs se sont retrouvés au cours des temps sur des positions en chassé-croisé lorsqu’il s’agissait du circonflexe, qui fut en son temps le champion des Précieuses. “ Fidèle soutien de l’innovation passé à l’ennemi, cet accent est pour les réformateurs le champion du graphisme inutile. ” Mais l’opposition entre les deux camps s’est déterminée en toutes circonstances par rapport à l’écrit, langue de culture, de transmission, de tradition, et donc par rapport au latin.
On va sans plus tarder donner la conclusion de Cerquiglini, parce qu’elle illustre à la fois la clarté, l’élégance de son style, et la finesse raisonnable de sa position. Après avoir évoqué les vifs débats de 1990-1991 autour de la grande réforme ministérielle de l’orthographe, décidée avec le soutien de l’Académie, et noté que “ tout convergeait pour que le circonflexe fût attaqué, et il le fut ”, il affirme : “ L’accent circonflexe, dépouillé de la mission phonétique qui le fit adopter, porteur aujourd’hui de valeurs mémorables et monument graphique, représente parfaitement ce qui fonde le conservatisme orthographique. (...) Signe double, adret et ubac, ligne de crête et de partage des eaux, à la signification essentiellement équivoque, l’accent circonflexe figure l’ambiguïté de l’orthographe française, prise depuis toujours entre l’écrit et l’oral, les lettres et les sons, la mémoire et l’oubli. C’est dire l’attachement qu’on lui porte, le désir que l’on a de son maintien, malgré son abandon furtif dans la pratique. L’accent circonflexe est ce par quoi l’orthographe du français expose son ambivalence primordiale, sa dualité historique. Le circonflexe, figure double au destin paradoxal, est l’icône tutélaire de cette orthographe équivoque, qui arbore et vénère un signe que plus rien ne justifie, mais que tout légitime. ”
Aussi ce qu’on voit de plus en plus souvent, comme on entend des imparfaits du subjonctif de pur snobisme et qu’aucune règle syntaxique n’appelle plus ni n’a jamais appelé, ce sont des circonflexes superflus que les étudiants, par exemple, mettent dans leur copie d’examen, par cérémonie (“ ajoût ”, “ substrât ”), quand ils les omettent presque systématiquement dans leurs prises de notes. Ainsi faisait Sartre dans ses manuscrits, où sa plume courait si vite qu’elle eût été ralentie par l’apposition d’un chapeau sur ses voyelles nues, mais qui les surveillait à l’impression, malgré son agacement pour le Jules Renard qui notait dans son journal : “ Hirondelles. Sourcils épars dans l’air. / L’accent circonflexe est l’hirondelle de l’écriture. ”
Et si, après que j’ai lancé le râpeux nom de Sartre dans ce débat arachnéen, on me demande mon avis, je dirai que, plutôt que de graver sur quelque dalle définitive “ Ci-gît le circonflexe ”, et ne plus l’écrire ensuite nulle part ailleurs, je préfère, avec l’auteur, par conservatisme irraisonné mais somme toute raisonnable, qu’on le garde où il plaît, sans lui chercher de mièvres justifications (l’accent sur le mot île évoquerait l’oiseau insulaire – aux ailes tombantes ? –, le circonflexe de voûte traduirait le dessin de cette dernière). À ce compte, commente Cerquiglini, “ il conviendrait de treuiller l’accent d’abîme jusque sur la cime ”. Je dirai donc avec lui du circonflexe : “ Représentatif du lien singulier que chacun a noué avec sa propre langue, il évoque en outre ce que l’on veut. Iconicité absolue, et vide, il s’investit de ce que l’écrivain, par l’amour de la langue et la liberté totale qui définissent son statut, a placé délibérément en lui. ”
Aujourd’hui, c’est sans doute contre l’hégémonie de l’anglais et sa graphie sans accents sur Internet qu’il convient de lutter pour la langue française. 

Jean-Claude Chevalier (La Quinzaine littéraire, 1er décembre 1995)

 Le temps n’est plus où l’historien de la linguistique embrassait à grands traits les systèmes dans les cultures, définissait l’empan des épistémologies. Il lui suffit aujourd’hui de deux traits fins, voletant au-dessus de la ligne – le circonflexe, en un mot – pour reconstituer le mécanisme profond des langues.
Ce n’est pas un paradoxe : si chaque réforme de l’orthographe a attiré des tourbillons de fureur sur le circonflexe – le piétiner ou le sauver –, c’est que l’enjeu était fort.
Tout commence par le destin du s intérieur, celui de beste. Devant la consonne sonore – avant le XIe siècle, puis devant la sourde, le s roman devient une sorte d’aspiration qui allonge la voyelle et finit par disparaître. Mais la graphie le garde et en étend l’usage. Pour marquer l’allongement de la voyelle accentuée ; pour noter le souvenir du son latin disparu ; pour distinguer des homophones comme le passé fut et le subjonctif fust. Trois traits étrangement emmêlés. Pour compliquer le tout, beaucoup de mots étrangers – ou latins – entrent en français à la fin du Moyen Âge qui articulent, eux, le s de la graphie : escalade, escorte, escadre, moustique. Pourquoi faire simple ?
Dans son immense effort de rationalisation de la graphie, la Renaissance introduit en force les accents. Pour noter les syncopes et les voyelles longues, l’un des plus anciens réformateurs, G. Tory emploie l’accent circonflexe des Grecs ; ainsi en use Dolet et plus tard, Ronsard : âge pour aage, vue pour veue ; aussi nôtre pour nostre. Circonflexe qui a valeur de manifeste pour la nouvelle école. Les poètes modernistes tentent d’imposer ce circonflexe grec. Des imprimeurs comme l’Anversois Plantin commencent par proposer êt pour est, et à opposer théâtre à batre. Mais battent en retraite, pour ne pas perdre le gros de la clientèle.
Car l’imprimeur le plus important, Robert Estienne, reste résolument conservateur et ses Dictionnaires vont désormais servir de modèles. Pour lui, le s fait partie d’un système, celui des lettres étymologiques (droict, fault) qui rappellent la source latine et distinguent les homonymes : poids et poix, mets et mes ; en outre, la nouvelle prononciation érasmienne du latin fait sonner les ; par contagion, on va remplacer lorque, puique, preque par lorsque, puisque, presque. Cette “ belle écriture ”, c’est la culture contre l’usage, l’autonomie de l’écrit contre les incertitudes de l’oral, la mémoire. Ajoutez que l’s intérieur, si beau dans la graphie, s’enroule autour de la consonne qui le suit, se forme sans qu’on “ lève la main ”, au rebours de l’exotique circonflexe, égaré au-dessus de la ligne ; le s donne du charnu à la langue.
Dans le plus grand désordre, il est vrai. Chez les imprimeurs étrangers, les Elzévirs tiennent pour le circonflexe, avec le i, le v et l’accent aigu ; les français s’agrippent au s. Chaque grammairien s’évertue à fixer des règles (huit pages chez Régnier-Desmarais) et se résigne à dresser des listes. Mais la lutte s’organise : le P. Monet, contre le pédantisme, veut “ une cohérence interne au français ” ; les Précieuses appellent à une graphie simplifiée ; on défend les femmes, les artisans, tous ceux qui ne savent pas le latin. Des modérés comme Mézeray ou Bossuet réclament, au nom de “ bons principes ”, un allègement des lettres étymologiques pour faciliter une théorie de la lecture globale. Bossuet dit : “ On ne lit point lettre à lettre ; mais la figure entière du mot fait son impression tout ensemble sur l’œil et sur l’esprit ”. Timides éclats :l’Académie garde ses lettres étymologiques et ses s et ne met le circonflexe que pour noter la chute des voyelles : âge, assidûment, esmû ; comme dit Brunot, c’est “ un accent du souvenir ”. Mais le triomphe de la grammaire générale, l’exaltation des systèmes modernes, en particulier du système phonique emportent tout. La réforme, confiée à d’Olivet, fait entrer les circonflexes par la grande porte de l’Académie en 1740, en même temps que sont exclues bon nombre de lettres doubles. Désormais e atone, bref et fermé est noté par l’accent aigu (école, décrire, etc.), e tonique, long et ouvert, par un circonflexe (extrême, crêpe, etc.), qui, de là s’étend par contagion, selon les analogies ou les appréciations de longueur : ainsi bâtard et chaîne ont un circonflexe dans tous leurs dérivés. Ce concept confus de la “ clarté classique ” étend une nouvelle fois ses ravages.
Chaque édition de l’Académie apportera son petit lot de corrections, justifiées ou non, comme ce circonflexe sur âme qui faisait rugir Girault-Duvivier. Lesquelles s’installent peu à peu, car c’est l’institution qui fait l’orthographe et non le peuple, contrairement à ce qu’ont écrit tant de plumes illustres et ignares.
Triomphe du circonflexe qui résonne maintenant dans une outre vide. Les oppositions de longueur ont à peu près totalement disparu dans les temps modernes et le circonflexe désormais ne sert plus à rien ; l’accent grave en tiendrait fort bien la fonction.
Mais il lui reste, de cette histoire tumultueuse, une grande puissance émotionnelle. Héritier d’un long passé de luttes, ce survivant ailé plaît à un peuple qui s’accroche à ses lieux de mémoire et à une raison fantasmée de la langue. Bernard Cerquiglini a bien fait de mettre toute sa passion de réformateur – il a été un des ténors de la dernière réforme –, mais aussi sa science – considérable – pour analyser cette aventure de l’amour de la langue. 

 




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