Essais


Jacques Derrida

L’Autre cap

suivi de La Démocratie ajournée


1991
128 pages
ISBN : 9782707313799
13.00 €


‑‑‑‑‑ Avant-propos ‑‑‑‑‑

Aujourd’hui
 
En me proposant de publier en livre ce qui fut d’abord un article de journal, Jérôme Lindon m’a donné à réfléchir l’alliance d’un hasard et d’une nécessité. Jusqu’alors, je n’avais pas prêté une attention suffisante au fait qu’un article,  L’Autre cap , visiblement assiégé parles questions du journal et du livre, de l’édition, de la presse et de la culture médiatique, avait certes été publié dans un journal (Liber, Revue européenne des livres, octobre 1990, n°5), mais dans un journal singulier qui tente d’échapper à la règle, puisqu’il est simultanément inséré, de façon inhabituelle, dans d’autres journaux européens et simultanément en quatre langues. Or, il se trouve, de façon apparemment fortuite, qu’un autre article,  La Démocratie ajournée , traitant au fond de problèmes analogues, et d’abord de la presse et de l’édition, du journal, du livre et des médias (dans leur rapport à l’opinion publique, aux libertés, aux droits de l’homme, à la démocratie – et à l’Europe) avait été lui aussi publié l’année précédente dans un autre journal qui fut aussi le même, à savoir Le Monde, et encore à part, dans le supplément d’un numéro singulier : le premier numéro du Monde de la Révolution française (janvier 1989) qui parut douze fois l’année du bicentenaire. Au-delà du partage des thèmes et en raison de cette situation (un journal dans le journal mais aussi un journal comme tiré à part), j’ai donc imaginé qu’il y avait quelque sens à replacer ces deux articles tels quels, côte à côte et sous le même jour. Le jour, justement, la question ou la réflexion du jour, la résonance du mot aujourd’hui, voilà ce que ces articles de journal gardent de plus commun – à leur date, au jour d’alors. Les hypothèses et les propositions ainsi risquées s’en trouvent-elles pour autant datées aujourd’hui, au moment où les problèmes du droit, de l’opinion publique et de la communication médiatique, entre autres, connaissent l’urgence et la gravité que l’on sait ? Au lecteur d’en juger.
Aujourd’hui se trouve être le premier, non le dernier mot de  La Démocratie ajournée . Il entre peut-être en correspondance avec ce qui résonne étrangement dans l’apostrophe de Paul Valéry, citée à l’ouverture de  L’Autre cap  et relancée de loin en loin :  Qu’allez-vous faire AUJOURD’HUI .
Jacques Derrida, le 29 janvier 1991

‑‑‑‑‑ Extrait de l’ouvrage ‑‑‑‑‑

Quelle imminence ? Quelque chose d’unique est en cours en Europe, dans ce qui s’appelle encore l’Europe même si on ne sait plus très bien ce qui s’appelle ainsi. À quel concept, en effet, à quel individu réel, à quelle entité singulière assigner ce nom aujourd’hui ? Qui en dessinera les frontières ?
Se refusant aussi bien à l’analogie qu’à l’anticipation, ce qui s’annonce ainsi parait sans précédent. Expérience angoissée de l’imminence, traversée de deux certitudes contradictoires : le très vieux sujet de l’identité culturelle en général (avant la guerre, on aurait peut-être parlé de l’identité  spirituelle ), le très vieux sujet de l’identité européenne a certes l’antiquité vénérable d’un thème épuisé. Mais ce  sujet  garde peut-être un corps vierge. Son nom ne masquerait-il pas quelque chose qui n’a pas encore de visage ? Nous nous demandons dans l’espoir, la crainte et le tremblement à quoi va ressembler ce visage. Ressemblera-t-il encore ? Et à celui de quelqu’un que nous croyons connaître, Europe ? Et si sa non-ressemblance avait les traits de l’avenir, échappera-t-elle à la monstruosité ?

‑‑‑‑‑ Sur Jacques Derrida ‑‑‑‑‑

 Je suis d’une autre génération que Derrida et probablement que ses lecteurs ; l’œuvre de Derrida m’a donc pris en cours de vie, en cours de travail ; le projet sémiologique était déjà bien formé en moi et partiellement accompli, mais il risquait de rester enfermé, enchanté dans le fantasme de la scientificité : Derrida a été de ceux qui m’ont aidé à comprendre quel était l’enjeu (philosophique, idéologique) de mon propre travail : il a déséquilibré la structure, il a ouvert le signe : il est pour nous celui qui a décroché le bout de la chaîne. Ses interventions littéraires (sur Artaud, sur Mallarmé, sur Bataille) ont été décisives, je veux dire par là : irréversibles. Nous lui devons des mots nouveaux, des mots actifs (ce en quoi son écriture est violente, poétique) et une sorte de détérioration incessante de notre confort intellectuel (cet état où nous nous réconfortons de ce que nous pensons). Il y a enfin dans son travail quelque chose de tu, qui est fascinant : sa solitude vient de ce qu’il va dire. 
Roland Barthes
(Extrait d’une lettre à Jean Ristat, publié en avril 1972, dans Les Lettres françaises)

François Ewald (Magazine littéraire, mars 1991)

La question de l’Europe
 
 Voici donc un Derrida politique, un Derrida qui intervient dans l’actualité, à deux reprises, en deux occasions : la première, le 20 mai 1990, à Turin, lors d’un colloque sur l’Identité culturelle européenne organisé par Gianni Vattimo, c’est L’Autre cap qui fait l’essentiel de ce recueil ; la seconde dans le cadre du Bicentenaire de la Révolution, c’est La Démocratie ajournée. Dans L’Autre cap, Jacques Derrida aborde la question de l’identité européenne aujourd’hui, après la chute du mur de Berlin, à l’époque de la fin de sa division. Mais qu’est-ce que peut être l’Europe aujourd’hui ? Où doit-elle trouver sa fin, ses objectifs, son “ cap ” ? L’aujourd’hui de l’Europe, notre identité d’Européens sont pris dans une aporie : d’un côté, la question de l’Europe fait signe aujourd’hui vers son passé. La fin de Yalta a réactivé la question de l’Europe comme nostalgie d’une identité passée, glorieuse, dominatrice, comme le souvenir d’avoir été, par nos valeurs, les idées de liberté et de droits universels, comme la capitale du monde. Mais, d’un autre côté, nous savons bien que nous ne pouvons être européens, désormais, sans avoir à nous différencier de notre passé, et des tendances impériales qui l’accompagnent. Dans cette aporie, dans les divisions et les tensions qu’elle nous impose, se trouve pour Jacques Derrida le principe de notre identité d’Européens, maintenant, et des devoirs, conflictuels, qui nous incombent. La Démocratie ajournée développe comme un des aspects du programme précédent, celui qui concerne la problématique de l’opinion et des médias dans les démocraties modernes : à quelles conditions, un véritable “ espace public ”, au sens des Lumières, est-il aujourd’hui possible ? Jacques Derrida plaide ici pour une sorte de généralisation du “ droit de réponse ” qui permettrait de rééquilibrer la dissymétrie qui existe actuellement entre le pouvoir des médius et l’impuissance de ceux dont ils parlent à faire valoir une autre identité que celle qu’ils leur assignent. 


 

Du même auteur

Livres numériques

Voir aussi

* Préjugés. Devant la loi , dans l’ouvrage collectif, La Faculté de juger (Minuit, 1985).
* Une lecture , préface à Droit de regards, de Marie-Françoise Plissart (Minuit, 1985).
* Avances , préface à Le Tombeau du dieu artisan, de Serge Margel (Minuit, 1995)

Traduction
* Edmund Husserl, L’Origine de la géométrie, traduction de l’allemand et introduction (Presses universitaires de France, 1962).

Sur Jacques Derrida :
* Vincent Descombes, Le Même et l’autre (Minuit, 1979).
* Benoît Peeters, Derrida (Flammarion, "Grandes biographies", 2010).




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