Romans


Patrice Chéreau
Hervé Guibert

L’Homme blessé


1983
204 pages
ISBN : 9782707306432
10.50 €


« Au lieu d'écrire une préface ou une postface, au lieu de dire : voilà, nous avons mis six ans à écrire cette histoire, avec de longues interruptions, bien sûr, mais en écumant, au fur et à mesure de nos deux vies, parallèlement, le meilleur de nos émotions pour en faire vivre nos deux personnages – et rêver sans contrainte à une histoire idéale –, nous avons pensé qu'il serait mieux d'y faire entrer le lecteur de plain-pied, un peu comme dans un roman, puis de lui dévoiler certaines des notes que nous avons prises l'un et l'autre, pendant ces six ans, pour lui montrer comment l'histoire s'était construite, comment nous nous étions accordés ou opposés, comment d'un récit entier il ne pouvait subsister qu'une seule réplique, et aussi comment, quand notre histoire était en panne, nous avons dû la relancer par la lecture de maîtres secrets, Dostoïevski, Genet, Borges, Pavese ou Arenas. En publiant ces notes, souvent intimes, nous ne voulons pas être les prestidigitateurs qui retournent leurs accessoires, mais plutôt laisser à la surface de la toile les quelques coups de pinceau rugueux qui ont fait le travail.
Des treize versions successives, nous avons gardé celle qui nous semblait la plus linéaire, celle dont la forme s'approchait le plus d'un roman. Maintenant, nous serions bien incapables de dire qui a écrit quoi : nous nous sommes tant et tant de fois raconté l'histoire l'un à l'autre que nous en avons oublié les coutures. Il y a des scènes entières qui ont été écrites par l'un et acceptées d'emblée par l'autre, d'autres écrites par l'un et réécrites par l'autre, enfin des phrases dont le premier mot a été écrit par l'un et le second mot par l'autre et le troisième par le premier, et la quatrième par le second... Le film ne ressemblera pas au livre, ou le livre ne ressemblera pas au film, car beaucoup de choses du livre sont tombées au tournage, ou au montage. L'invention des acteurs en a rendu certaines inutiles, en a développé d'autres. »
Hervé Guibert

* Patrice Chéreau et Hervé Guibert ont obtenu le César 1984 du scénario original pour L'Homme blessé, film de Patrice Chéreau.

Jean-Paul Chaillet (Les Nouvelles littéraires, 26 mai 1983)

« “ Le coup de foudre comme initiation au malheur ”, concluent Chéreau et Hervé Guibert dans les notes de travail qui accompagnent le découpage de L'Homme blessé. Partis pour faire “ un film sur l’amour, un amour envahissant ”, dès 1975, ils ont accumulé réflexions et ébauches, qui éclairent la genèse de cet Homme qui pleure, devenu depuis L’Homme blessé.
Un adolescent ordinaire, Henri, découvre la passion pour un homme plus âgé, Jean, en rade et solitaire (peut-être indic), se prostitue pour gagner son amour. Une fois rejeté, il commettra l'irréparable.
Chéreau et Guibert ont gommé toute complaisance, tout ce qui pourrait paraître extérieur. Nulle concession donc. Et si l'histoire est celle d'une passion entre deux hommes, le fait est anodin, surtout pas essentiel, préviennent les auteurs.
Ils ont su évoquer, admirablement, théâtralement aussi, le monde glauque de la nuit : ses gouapes frimeuses, ses travelos désemparés, ses pédés qui roulent des mécaniques, ses michetons lâches. Le décor ? La gare, son flot continu de voyageurs anonymes, en transit. Devant les “ tasses ” éclairées d'ampoules minables, dans une odeur âcre d'urine et de sueur, un visage guette le client. La ronde infernale se met en route : le micheton court après Henri qui court après Jean, sans que jamais aucun ne rattrape l'autre. La spirale ne peut se boucler que d'une seule manière, irrémédiable. Chéreau et Guibert montrent l'apprentissage de la vie, mettent en scène le sordide de son implacable dureté. La déchirure qui ouvre sur d'autres horizons, sans appel. La passion, ici, ronge comme une gangrène incurable, galope comme une phtisie foudroyante. Il n'y a pas de honte à se brûler dans la recherche éperdue de l'amour. Pas de son simulacre. Même si “ chacun de nous tue ce qu'il aime ”... »

Jean-François Josselin (Le Nouvel Observateur, 13 mai 1983)


« Rien à voir, ici, avec ce qu'il est convenu d'appeler la “ novélisation ”, c'est-à-dire la plate transposition romanesque d'un film. L'Homme blessé, de Patrice Chéreau et Hervé Guibert, est le spectre littéraire du film qui porte le même titre, un ouvrage qui passionnera les spectateurs à mi-chemin du cinéma et de la littérature. Scénario et dialogues plus les notes de travail de Chéreau et Guibert, L'Homme blessé propose deux temps de lecture : la première avant la vision du film, pour mieux le comprendre (attention, sous un aspect de simplicité, L'Homme blessé est une œuvre symbolique) ; la seconde, après la vision du film, pour rêver en orchestrant les images et les souvenirs.
Sur le papier, L'Homme blessé garde le même Iyrisme cruel et sec que sur la pellicule. Carmen n'est pas très loin, avec sa morale : “ Si tu ne m'aimes pas je t’aime, et si je t'aime prends garde à toi. ” Bien sûr, la relation entre les deux principaux personnages, Henri et Jean, est homosexuelle, mais c'est d’abord d'un amour fou qu’il s'agit, avec ses élans et ses trahisons, avec surtout la mort comme bouquet du feu d’artifices et de passions. Ou encore, comme écrit Chéreau, en conclusion à leur texte, “ le coup de foudre comme initiation au malheur ”. »

 




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