« Double »


Michel Butor

La Modification

suivi de Le réalisme psychologique de Michel Butor par Michel Leiris
Prix Théophraste Renaudot 1957.


1980
collection de poche double n°1, 320 pages
ISBN : 9782707303127
8.50 €
* Première publication aux Éditions de Minuit en 1957.


Dès la première phrase, vous entrez dans le livre, ce livre que vous écrivez en le lisant et que vous finirez par ramasser sur la banquette du train qui vous a conduit de Paris à Rome, non sans de multiples arrêts et détours.

Le troisième roman de Michel Butor, paru en 1957, la même année que La Jalousie d'Alain Robbe-Grillet, Le Vent de Claude Simon et Tropismes de Nathalie Sarraute, reçut d'emblée un excellent accueil de la critique. Couronné par le prix Renaudot, traduit dans vingt langues, c'est encore aujourd'hui le plus lu des ouvrages du Nouveau Roman.

« J'étais fasciné par les villes. Je le suis toujours, mais j'ai pris un recul différent. Pour mieux voir et réfléchir, j’avais besoin de parler d’une ville depuis une autre. Ainsi j’ai écrit Passage de Milan, étude sur Paris, quand j’étais en Angleterre. L’Emploi du temps, qui se déroule en Angleterre, a été écrit à Paris et en Grèce. Dans ce livre, la ville était devenue le personnage principal. J’avais envie, peut-être en souvenir du roman de Dickens A tale of two cities, de faire un ouvrage avec deux villes. Il leur fallait une liaison organique, historique. Mes premiers voyages à Rome m’ont révélé le rôle de modèle que cette ville avait joué, continuait à jouer pour la mienne. Peu à peu, à cause sans doute du fait que mon père travaillait dans l’administration d’abord des chemins de fer du Nord, puis de la SNCF et que nous avions des facilités pour utiliser le train, c’est ce moyen de transport que j’ai utilisé pour relier les deux villes. Déjà dans L’Emploi du temps j’avais été frappé par la présence de villes les unes à l’intérieur des autres. Ici j’avais un exemple particulièrement frappant. J’ai fait plusieurs voyages à Rome pour approfondir la question. J’hésitais entre deux formes de récit : la première ou la troisième personne, jusqu’au jour où je me suis dit que la seconde existait aussi, et que d’ailleurs je n’étais pas le premier à l’employer, que c’était la forme par excellence aussi bien de la pédagogie que du réquisitoire. J’ai terminé l’écriture de ce livre à Genève où j’étais professeur à l’École internationale. Je préparais les élèves au baccalauréat français et à la maturité suisse. J’enseignais non seulement le français et la philosophie, ce pour quoi j’étais préparé, mais aussi l’histoire et la géographie, ce qui était beaucoup plus difficile. J’avais besoin de bien travailler les manuels avant d’en exposer le contenu, ce qui m’a été très utile pour l’écriture de Degrés et de tout ce qui est venu par la suite. »
Michel Butor, décembre 2005.

‑‑‑‑‑ Extrait de la postface de Michel Leiris ‑‑‑‑‑


Le personnage central et presque unique du livre - ce chef de famille déjà mûr à qui lecteurs et lectrices, attrapés dans les rets du vous et de l'indicatif présent, ne peuvent pas ne pas tendre à plus ou moins s'identifier - prend un matin comme voyageur de troisième classe et sur sa seule initiative le rapide Paris-Rome, modifiant ainsi l'habitude qu'il a d'effectuer ce parcours en première classe et dans le train du soir quand il lui faut, aux frais de ses employeurs, se rendre au siège romain de la firme de machines à écrire dont il est le directeur pour la France. Son intention est de surprendre à Rome – ville dont il est féru depuis l'âge lycéen – une maîtresse qu'il retrouve à chacun de ses voyages d'affaires et à qui, cette fois, il annoncera qu'il a trouvé pour elle (conformément au vœu qu"elle avait formulé) une situation lui permettant de s'établir à Paris, où désormais ils pourront vivre ensemble car il entend se séparer de sa femme et de ses enfants et apporter ainsi une grande modification à sa propre existence, fastidieuse et terne en dehors des quelques rayons qu'elle reçoit de la lumière romaine. En cours de route, cet évadé en puissance est le jouet d'une quantité de réminiscences, parmi lesquelles (passé le tunnel de Mont-Cenis) le pénible souvenir de ce qui fut une fête manquée pour son amie et pour lui : des vacances qu'elle vint passer à Paris. Il s'abandonne aussi à nombre de réflexions et de constructions imaginaires, ces dernières prenant la forme d'abord de rêvasseries pures et simples (les espèces de petits romans qu'il bâtit à propos des inconnus qui sont ses compagnons de route), puis de rêveries, et d'un rêve dont le sens général, lié à l'anxiété du rêveur et aux conditions peu confortables dans lesquelles il voyage, est celui d'une descente aux enfers, avec pour dernière séquence l'épiphanie hostile des dieux et des empereurs romains. À la fin du parcours, l'état d'esprit du personnage s'est à tel point modifié qu'il renonce au changement même en vue duquel il était parti : il passera trois jours à son point de destination sans aller voir l'amie dont il sait maintenant qu'il l'aime dans la mesure où elle est « le visage de Rome », de sorte qu'il aboutirait à un échec en la séparant de ce haut-lieu. Il optera pour le maintien du statu quo et se promettra de donner ultérieurement ce plaisir à sa femme : un voyage qu'ils feront à Rome, leur troisième visite commune de cette ville qui les avaient enchantés la première fois (lorsqu'ils étaient de jeunes mariés), mais déçus la seconde alors que le pourrissement de leur vie à deux était déjà sensible. En montant dans son wagon, le personnage tenait en main un livre qu'il avait acheté à la bibliothèque de la gare, sans se soucier de son titre ni de son auteur et se fiant au nom de la collection. Descendant à la Stazione Termini, il tient en main ce livre que finalement il n'a pas lu et qui lui a seulement servi de garde-place quand, pour une raison quelconque, il sortait de son compartiment. L'issue impossible à trouver, qu'il se tourne vers la maîtresse ou vers l'épouse, vers Rome (dont il a découvert qu'elle est un mythe pour lui) ou vers Paris (dont la grisaille le détériore), c'est un livre – matériellement analogue à celui-la – qui la lui fournira : l'ouvrage qu'il décide d'écrire « pour tenter de faire revivre sur le mode de la lecture cet épisode crucial de votre aventure », à vous lecteur que l'usage, en ce livre, de la deuxième personne du pluriel a fait entrer tant soit peu dans la peau du personnage auquel sont dues, censément, les pages mêmes que vous avez lues.
Michel Leiris

ISBN
PDF : 9782707331595
ePub : 9782707331588

Prix : 8.49 €

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