C’était il y a longtemps, au Moyen Âge peut-être ou dans l’enfance, Philéon aimait Godelive, une fille avec le cou très fin et des cheveux jaune soleil. Clodomir aussi était épris d’elle, allait-il falloir se battre ? Aujourd’hui, on se demande surtout ce que monsieur Ristretto, vieil écrivain qui observe le monde avec perplexité depuis la terrasse du café Les Grands Ducs, on se demande bien ce qu’il fait là, au milieu de ces souvenirs.
ISBN
PDF : 9782707357687
ePub : 9782707357670
Prix : 12.99 €
En savoir plus
Gilles Cervera, La Cause Littéraire, 29 juin 2026
Lire jaune !
D'abord dire qu'Éric Chevillard met des couleurs aux titres. Pas comme le savant Pastoureau, plutôt en
poète : Oreille rouge, Ronce-Rose, ce que Chevillard voit !
Ensuite Chevillard s'amuse. D'autres titres : Mourir m'enrhume, le premier de ses livres publié comme les autres
chez Minuit ou Sans l'orang-outang, La nébuleuse du crabe ou L'explosion de la tortue.
Évoquons ce bestiaire afin de montrer le spectre large du monde chevillardien. Zoologique quoique sans limite ! Rien ne le retient, peu fait frontière. Éric Chevillard nous régalissime et nous fouririssime depuis 1987. Presque quarante ans et vingt-deux éclats de rire au compteur ! Le double si l'on lit la rubrique du même auteur en fin d'ouvrage, chez, Fata-Morgana notamment.
Entre un oulipien sans groupe, un Jarry d'aujourd'hui et un Queneau dont Zazie rit, le style de Jaune soleil qui parut en janvier n'est que vif. Il transgresse les codes, mime les fabliaux ou parodie le paradis médiéval. Les quatre héros principaux, monsieur Ristretto, Clodomir dit le Piteux ou dit, c'est selon, l'Éconduit, Philéon et l'inaccessible quoique fêlée Godelive cachent la forêt des rôles secondaires : Pépin et Cunibert, Cléon, Eumolpe, Nicandre ou Foulque, lequel sait jouer de la guitare. Quant à Florian Mouillepipi, dix-sept ans, (il) hésite entre des études d'horticulture et d'astronomie.
Entend-on ce festival prénominique ? Un trombinoscope entre Grèce antique, Aucassin et Nicolette et les Cent Nouvelles nouvelles !
C'est qu'Éric Chevillard nous raconte de vieilles histoires.
Il nous ensuque de fables qui semblent n'avoir ni queue ni tête, alors que non, les paragraphes sont courts, coq-à-l'ânants, limite harassants ! On peut suivre pour peu qu'on redescende d'un cran.
Celui de l'enfance !
Cliché ! Facile à dire ! L'enfance ne veut rien dire quand on est adulte sauf à rameuter cet état luminescent, effervescent, énervé, énervant, quasi hyperactif. Voilà Chevillard serait hyperactif ! Sa littérature serait notre Ritaline !
Mettons qu'Éric Chevillard ne joue pas l'enfant, il s'y rend. C'est entre cour de récré et gommeuse à gomme que ça se passe. Tiens, offrez donc une gomme à votre amoureuse, que se passe-t-il ? Elle diminue, elle se transforme en petits débris secs, ou vous la mettez sous cloche, et la gomme devient un objet de culte. Ou ce sont ses débris, ses déchets, ses pelures enchantées comme des squames d'amour. Lequel, l'amour, est effaçable !
Entre en scène, donc, une gomme.
Entre autres péripéties de ce drame, nous en oublierions qu'adviennent aussi des tragédies.
Mais qui donc est ce monsieur Ristretto patronymé du café qu'on préfère et qui souvent terrasse aux Grands Ducs ? Nous pouvons presque affirmer que la vie de l'auteur est ducale. Nantes aurait pu être incriminé. C'est de Dijon qu'il serait dans le filigrane question !
Invisible ville en fond d'écran sauf au Café des Grands Ducs où l'on retrouve Ristretto, homme de grande sagesse, peut-être écrivain, sans doute prophétique. Ses sentences font jalons dans la cour de récréation :
Du tranchant de la main, il rassemble maintenant les miettes et les rapproche du bord de la table pour les pousser dans le creux de son autre main, puis il humecte son index pour ôter celles qui restent sur la nappe. Monsieur Ristretto accomplit cette tâche sans trop rechigner mais tout de même, ne peut-il s'empêcher de penser, ce serait tellement plus simple avec un bec !
Les humains jalousent les bêtes et sans doute n'est-ce pas réciproque. Chevillard toujours hésite entre son bestiaire doux des bêtes et la cage à fauves des hommes. Le style est désappointant, rempli de virages secs et figures de style, flottant d'humour. Chevillard a le coeur léger quand il écrit et veut que son lecteur-hélium s'envole. Ça passe ou ça casse, évidemment et d'aucuns trouveront l'infantile futile et les aventure d'un index sur sa miette, fût-il humecté, fût-elle sucrée, bien légère à l'aune des soucis majeurs de la planète.
Pas sûr que Chevillard s'en tamponne le coquillard !
Nous non plus d'ailleurs, mais le lire fait un bien fou ! Étant donné que l'homme, animal nuisible, c'est nous, il faut l'avouer, nous serions bien trop tout nus et bien trop tout seuls sans la littérature en général et chevillardienne en particulier. Seulement voués aux tourments, aux controverses, aux polémiques et sûrs de n'avoir d'opinion, la nôtre, qu'inutile.
Inutile vaut moins que futile, non ?
Le temps seul vient à bout de ce nuisible (l'homme). Ainsi du vieillard que monsieur Ristretto croise depuis des années dans le quartier, pipe à la bouche, canne à la main, voûté, de plus en plus voûté, voyez-le venir, il se passe de la canne, la pipe suffit.
Nous sourions tout le temps, rions voire, ce qui est rare en lisant.
Nous postulons en toute fin avoir dû avec un ami dijonnais prendre un jus (ristretto évidemment) au café d'angle face au Palais des ducs et des États de Bourgogne. Appelons-le Café des Ducs. Nous pouvons affirmer qu'avec cet ami, il se nomme Bertrand et se reconnaîtra, nous devisions juste à côté de Monsieur Ristretto soi-même. Un professeur de l'antique, pipe et canne, nommé ainsi par les serveurs du service et, surtout, portrait craché d'un chevillard bien chevillé !
Au fait, qu'est-ce qui, dans cette sautillante sotie, donne son titre à jaune soleil ? Réponse : La mirifique chevelure de Godelive. Ce jaune ouvre à toutes les dérives, délires et désopilations.
Beckett n'est pas si loin ni Godot dans sa life !
Alain Nicolas, L'Humanité, 24 juin 2026
« Jaune soleil » d'Éric Chevillard : l'enfance de la fiction
Jaune soleil est un conte médiéval vécu par des écoliers, où l'auteur se confronte aux doutes sur la possibilité du roman.
Philéon et Clodomir aiment Godelive, « la fille aux cheveux jaune soleil ». Chaque nuit, ils rêvent d'elle. Ils la sauvent d'un « grand péril », voire d'une « mort certaine ». Dans ses rêves, Clodomir tire Godelive des mains d'Indiens ou de bandits tandis que Philéon apparaît en chiffonnier ou en « ramasseur de châtaignes ». Philéon, lui, se voit arracher Godelive aux vagues et aux requins affamés, Clodomir restant à l'arrière-plan en trimardeur ou en portefaix. Pourtant, ils sont bons camarades, se racontent leurs rêves sans arrière-pensées. Mais ça ne va pas durer.
Ainsi commence Jaune soleil, le nouveau roman d'Éric Chevillard. Une histoire d'enfance, qui a le goût des contes qui débutent par « il était une fois ». Un petit air de Moyen Âge, aussi. Il suffit de lire les prénoms : Brunhilde, Radegonde, Herzeloïde, Pépin, Ombeline, Grisandole, Ysabelot. On a même droit à une Blanchefleur venue droit du Conte du Graal, ainsi qu'à Aucassin et Nicolette, issus eux aussi d'une fable médiévale. Mais nous sommes dans un roman. Ces chevaliers et ces princesses sont des écoliers qui commencent leur apprentissage amoureux. Offrir à leur belle des marrons sculptés, réussir à lui emprunter une gomme est déjà beaucoup. Mais Philéon, sur qui se centre le récit, réussit le brillant exploit de se faire un bleu à la main en empêchant Godelive de se cogner la tête dans la porte du placard à craies. Où ça nous mènera-t-il ?
Une taupe qui pointe son museau à la surface de la terre
Cette fiction n'est pas si minuscule. Ni pour ceux qui la vivent, ni pour Chevillard, qui entend lui donner toute son ampleur romanesque. Il a toujours aimé le jeu avec les genres, et le conte est par excellence celui de la narration. Il lui importe donc de s'y installer quitte à en démonter la mécanique un peu trop sérieuse.
Ainsi imagine-t-il un « monsieur Ristretto », sorte d'observateur d'objets et de micro-événements, des gants perdus, une lune un peu verdâtre, un trombone déplié. Peut-être un écrivain qui noterait ses « remémorations mélancoliques », ou alors un mosaïste, ce qui, au vu de la structure fragmentaire du roman, est un peu la même chose. Est-ce lui le narrateur ? On sent son effort de se connecter à la « geste de Philéon et Godelive », à grands coups d'« en revanche » et de « il n'en est pas moins vrai ». Mais la « logique armée par la syntaxe » ne parvient pas à raccorder les deux niveaux.
D'autant qu'il y en a un troisième. Le roman est introduit par une taupe qui pointe son museau à la surface de la terre, histoire de voir si, comme on le lui a dit, il y a quelque chose. Les animaux sont légion. Taupe, chiot, éléphant, ours, épagneul, pécari, wombat, mandrill ou crabe, ce roman semble écrit par Noé. On sait le goût de l'auteur pour le monde animal, depuis Du hérisson (2002) à L'Explosion de la tortue (2019) et L'Arche Titanic (2022). Il l'insère dans le roman pour céder à sa fantaisie, mais aussi pour montrer que nous ne saurons jamais qui est le maître du récit. Reste à savoir ce que la taupe a pensé de son incursion à l'air libre. Que le lecteur ne s'inquiète pas, Éric Chevillard a une réponse.
Éric Loret, AOC, 13 mars 2026
« Une taupe sort de terre pour voir s’il y a quelque chose au-dessus. Un vieil écrivain se remémore son enfance à la terrasse d’un café. Des amoureux médiévaux ne savent "plus comment se rendre inutiles." Chevillard réendosse ses habits "autofictifs" dans un récit mélancolique et hilarant.
On se rappelle des dernières paroles ou presque de Marguerite Duras dans le testamentaire C’est tout (Éditions P.O.L., 1995), en dialogue avec Yann Andréa : "Y.A. : Elle fait quoi, Duras ? M.D. : Elle fait la littérature." D’Éric Chevillard, on serait tenté d’écrire de même : "Il fait la littérature." Ou bien, tout comme on peut résumer l’intrigue de La Recherche du temps perdu par "Marcel devient écrivain," on pourrait dire que le sujet de chaque récit de Chevillard est "Chevillard fait la littérature."
Avant de se laisser prendre par la narration, toute délirante et piégeuse soit-elle, la première réaction du ou de la lecteur·ice est en effet de se dire : "Mais comment fait-il cela ?" Par quelle torsion des synapses et de la langue parvient-il à produire des objets aussi drôles que totalement fictifs, merveilleux, inexistants, bulles irisées qui éclatent de phrase en phrase au rythme d’une mitrailleuse décapitée ? Jadis, un dessinateur, faussement jaloux d’un autre, disait à propos de celui-ci : "Il a tellement de talent qu’il faudrait lui couper les doigts." »
Bernard Quiriny, Lire, mars 2026
« L'écrivain jongle avec les idées, fait voltiger son style et l'on en sort grisé »
Christian Rosset, Diacritik, 11 mars 2026
« 25e livre d’Éric Chevillard aux Éditions de Minuit, 24e à être qualifié de roman (seul Monotobio qui reparaît simultanément dans la collection "double" échappe à cette catégorie de genre), Jaune Soleil, apporte une fois de plus la preuve, dès son formidable incipit – "La taupe bifurqua soudain, ouvrit une galerie verticale, repoussant avec énergie la terre devant elle, et risqua une tête à la surface pour vérifier enfin la persistante rumeur selon laquelle existerait tout un monde au-dessus" –, que si l’éditeur se privait d’imprimer le nom de l’auteur en couverture, on ne mettrait pas bien longtemps à le reconnaître via l’écriture, associée à divers modes de narration qui, d’un livre à l’autre, ne cessent de changer, tout en manifestant une remarquable fidélité à soi-même, retrouvant chaque fois un solide appétit pour les modes de variation. Quelques lignes suffisent – "Ainsi, tandis que va le monde, à bloc, à fond dans des directions divergentes, roulant en même temps sur toutes les pentes, emporté par son poids d’inertie […]" – pour savoir qui les a écrites, le plus singulier étant que ces lignes, on ne les a encore jamais lues ; car ce n’est pas par effet de répétition, voire d’autopastiche, que cet effet de reconnaissance opère, mais en trouvant une forme d’accord entre le sentiment de retrouvailles, comme quand on tombe sur tel ou tel paragraphe de ce roman qui aurait pu sans problème trouver sa place dans l’Autofictif – "Petit homme si fier de tes palais, réalises-tu que toute cette hauteur sous plafond ne profite qu’à tes mouches ?" –, et l’étonnement de découvrir un cheminement narratif inédit de la part d’un auteur qui a déjà tant écrit.
Comment faire passer ce que toute lecture attentive de Jaune Soleil (ne pas confondre avec Jaune le soleil) saisit à l’instant même ? Autrement dit : de quelle manière l’écriture de Chevillard poursuit-elle sa propre aventure, animée (je le note car ce n’est pas si courant) par un sens du montage très inventif ? »
Didier Pinaud, Diacritik, 10 avril 2026
« Voici le nouveau roman d’Éric Chevillard, Jaune soleil, qui paraît comme il se doit chez Minuit avec la réédition simultanée de son autobiographie Monotobio dans la collection de poche "Double", où Chevillard cite l’Organon d’Aristote sur la question du hasard… pour dire, au fond, que "tout arrive nécessairement et sans aucune indétermination."
L’Organon aristotélicien est l’introduction à la logique la plus belle et la plus riche d’enseignements qui soit, comme l’a montré Heinrich Scholz dans son Esquisse d’une histoire de la logique (Aubier, 1968). Comme Aristote, Éric Chevillard est lui aussi un logicien. C’est d’ailleurs ainsi que le présentait le critique Jean-Baptiste Harang, qui rendait compte pour Libération du roman Les Absences du capitaine Cook, que Chevillard avait publié en 2001. Un roman sans histoire, sans le moindre héros, sans queue ni tête, sans tambour ni trompette, où même le capitaine Cook ne fait pas la moindre apparition, disait Harang. Bref, "un roman sans rien, noirci de bout en bout avec des mots d’une logique implacable, d’une fantaisie indiscutable, assenée par l’évidence, d’une intelligence contagieuse" (article repris dans L’art est difficile (J-B Harang, Julliard, 2004).
Chevillard est toujours d’une logique implacable "emballée." Dans Jaune soleil, son nouveau roman, il met en scène des personnages qui paraissent être d’une autre époque – d’un monde très ancien –, les amoureux Clodomir, Philéon, Godelive, et le vieil écrivain Ristretto qui observe le monde depuis la terrasse du café Les Grands Ducs (comme Perec au café de l’église Saint-Sulpice, à Paris). Mais c’est avec une taupe qu’on ouvre son roman – une taupe qui risque "une tête à la surface pour vérifier enfin la rumeur selon laquelle existerait tout un monde au-dessus." »
Rencontre
Du même auteur
- Mourir m'enrhume, 1987
- Le Démarcheur, 1989
- Palafox, 1990
- Le Caoutchouc, décidément, 1992
- La Nébuleuse du crabe, 1993
- Préhistoire, 1994
- Un fantôme, 1995
- Au plafond, 1997
- L'Oeuvre posthume de Thomas Pilaster, 1999
- Les Absences du capitaine Cook, 2001
- Du hérisson, 2002
- Le Vaillant petit tailleur, 2003
- Oreille rouge, 2005
- Démolir Nisard, 2006
- Sans l'orang-outan, 2007
- Choir, 2010
- Dino Egger, 2011
- L'Auteur et moi, 2012
- Le Désordre azerty, 2014
- Juste ciel, 2015
- Ronce-Rose, 2017
- L'Explosion de la tortue, 2019
- Monotobio, 2020
- La Chambre à brouillard, 2023
- Jaune soleil, 2026
Poche « Double »
- Palafox, 2003
- La Nébuleuse du crabe , 2006
- Oreille rouge, 2007
- Le Vaillant petit tailleur , 2011
- Du hérisson, 2012
- Les Absences du capitaine Cook, 2015
- Ronce-Rose, 2019
- Monotobio, 2026
Livres numériques
- Au plafond
- Choir
- Démolir Nisard
- Dino Egger
- Du hérisson
- L'Auteur et moi
- L'Oeuvre posthume de Thomas Pilaster
- La Nébuleuse du crabe
- Le Caoutchouc, décidément
- Le Démarcheur
- Le Vaillant petit tailleur
- Mourir m'enrhume
- Oreille rouge
- Palafox
- Préhistoire
- Sans l'orang-outan
- Un fantôme
- Le Désordre azerty
- Juste ciel
- Les Absences du capitaine Cook
- L'Explosion de la tortue
- Ronce-Rose
- Monotobio
- La Chambre à brouillard
- Jaune soleil
- Monotobio
