Romans


Antoine Volodine

Alto solo


1991
128 pages
ISBN : 9782707313850
13.70 €
40 exemplaires numérotés sur Vergé des papeteries de Vizille


Un jour de printemps, trois prisonniers sont libres : un lutteur de cirque, un voleur de chevaux, un oiseau. Les grilles s'ouvrent et ils sortent. Dans la capitale, ils déambulent, évitant les patrouilles de salubrité frondiste. Malgré la douceur de l'après-midi qui incite à l'optimisme, ils voient mal ce que l'avenir leur réserve. Ils s'asseyent au bord du trottoir.
Ce soir là, un écrivain se rend au concert. En compagnie d'une amie très chère il compte écouter un quatuor pour cordes. Devant le théâtre, les sections frondistes accrochent des banderoles. Elles ont organisé un meeting. Les frondistes n'apprécient pas les livres de l'écrivain et la musique de chambre leur déplaît. Dans le roman ils interviennent et ils le cassent. À l'intérieur de la musique ils pénètrent et la brisent.
C'est l'altiste qui est la meilleure interprète du quatuor. Avec art, elle mêle ses chants à ceux des autres instrumentistes, mais parfois, elle joue en solo. Elle joue seule au nom de tous. Ses cordes vibrent, et soudain le monde du frondisme ordinaire s'estompe, se transfigure. L'air devient bleu. Avant de partir pour l'exil, goûtons avec elle cet air.

ISBN
PDF : 9782707331212
ePub : 9782707331205

Prix : 9.99 €

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Jean-Didier Wagneur (Libération, 29 août 1991)

Volodine, l’entrée des altistes
Un voleur de chevaux, un hercule de foire et un drôle d’oiseau, des sections spéciales, un clown et un quatuor à cordes : Alto Solo, un conte politique d’Antoine Volodine.
 
« Alto solo, second livre d'Antoine Volodine publié aux Éditions de Minuit, est bien le bis qu'on attendait de la part de cet écrivain qui s'est imposé l'an dernier avec Lisbonne, dernière marge. Tout se déroule à Chamrouche, capitale d'un empire dirigé par le parti “ frondiste ”. Dans ce pays qui s'est enlisé dans un long conflit avec un Sud rebelle, on n'aime ni “ les négues ”, ni “ les oiseaux ”. Les patrouilles de salubrité en survêtement, les vieux cadres du parti en imperméable, les commandos paramilitaires y traquent les étrangers, ces “ migrateurs ”, ainsi que les intellectuels “ décadents ” soupçonnés de sympathie à leur encontre. Le salut s'y fait le bras levé, l'emblème est rouge et gris avec, dans un cercle blanc, les “ lourdes pattes noires ” d'une “ araignée bancale ”.
Alto Solo raconte “ plusieurs histoires qui n'en font qu'une ”. Celle d'un trio d'ex-prisonniers, Aram Bouderbichvili, un hercule de foire maladroit, Matko Amirbekian, un voleur de chevaux sans talent, Will MacGrodno, un “ oiseau ”. Libérés sous condition, ils errent dans la ville, entre le port et les usines. C'est celle aussi d'un quatuor de musique classique, la quatuor Djylas, célèbre pour le jeu de sa jeune altiste, Tchaki Esterkan. C'est celle, enfin, d'une troupe de clowns, de jongleurs et d'acrobates, le cirque Vanzetti. Comme sur une partition, ces trois lignes mélodiques vont être réunies, le 27 mai au soir, sur la place du Théâtre de Chamrouche, dans un spectacle abject organisé par le dirigeant frondiste Balynt Zagoebel, “ l'acteur médiocrement célèbre des années quarante ou cinquante, l'éternel second rôle du cinéma de deuxième catégorie en qui aujourd'hui chacun pouvait identifier son droguiste, son charcutier ou son leader ”.
“ Un seul peuple, une seule culture, un seul spectacle ! ”, a dit Balynt Zagoebel. Il a décidé de livrer en pâture à la foule les artistes et les “ intellectuels en queue de pie ” qui assistent au concert. Il a réquisitionné de force le cirque Vanzetti et l'a installé en face du théâtre pour donner à la foule des frondistes un meeting-spectacle à la gloire du parti. Le concert saboté par ses nervis, apparaît le piège. Le public et l'orchestre à cordes expulsés du théâtre deviennent l'attraction principale livrée à la barbarie de la foule. “ On veut de la musique pour le peuple ! De la musique distrayante, agréable ! ” Et sous les projecteurs de DCA et les banderoles politiques, la piste devient alors celle des jeux du cirque, et Alto Solo se conclue en salto mortale : “ La rue a ses bonnes vieilles méthodes populaires, qui se transmettent depuis mille ans ! Et qui seront valables mille ans encore ! ”
Antoine Volodine fait du politique le lieu de sa fiction. Il invente ici non pas un double du nazisme ou du totalitarisme, qu'il est toujours rassurant de réduire à leurs moments historiques, mais condense bien plutôt tout ce qui, dans le politique, ressortit à la barbarie. Avec le “ frondisme ”, il se bat sur tous les “ fronts ”. Le clown paillasse du cirque Vanzetti, Baxir, en donne la meilleure définition : “ Le frondisme, c'est quand tu es battu devant une foule et que tu tombes, et que la foule rit aux larmes. Le frondisme ne se tissait pas à partir de quelques chefs malveillants ; il était une expression populaire de la foule. ”
Ainsi Volodine rappelle que, dès qu'un système tente d'ériger de façon monolithique sa conception d'une “ culture populaire ”, que ce soit le “ réalisme socialisme ” ou l'art “ nazi ”, il le transforme en “ numéro ”, en spectacle, et annihile la part d'expérience individuelle pour la dissoudre dans la jouissance de la foule. Il ne s'agit plus de l'art en lui-même, mais de sa représentation. Alto solo vise ici toutes les sociétés du spectacle contemporaines, voir Adorno et Guy Debord.
La réponse de Volodine, s'il y a réponse, passe par l'affirmation d'un art, d'un artiste, d'une altiste et d'une culture sans aucune épithète. Et sa démarche est bien plus affaire d'écriture que d'idées : “ Lorsque le monde lui déplaît sous tous les angles, l'écrivain, sur le papier, métamorphose le tissu de la vérité. Il ne se contente pas dénoncer sur un ton d'amertume dépitée ce qui l'entoure. Il ne reproduit pas trait pour trait l'élémentaire brutalité, l'animale tragédie à quoi se réduit le destin des hommes. S'il procédait ainsi, il se dégoûterait vite, il se lasserait. Il composerait seulement de petits tableaux anecdotiques, il étofferait médiocrement la médiocre réalité. Il n'éprouverait aucun plaisir à son art et vite cesserait d'écrire ”, écrit lakoub Khadjbakiro, écrivain imaginaire d'Alto Solo, double d'Antoine Volodine.
Si Alto Solo vibre apparemment de façon très différente que Lisbonne, dernière marge – d'aucuns se féliciteront ici d'une transparence d'écriture –, ce livre témoigne encore de l'invention narrative de son auteur. Construit de façon linéaire, écrit dans une tonalité aérienne qui le rend aussi fragile qu'une note de violon, Alto Solo évoque parfois le conte oriental (doit-on dire populaire ?). Les mots y sont autant de portes ouvertes sur un fantastique qui réunirait en une tonalité nouvelle les Russes et Bioy Casares. Ainsi en est-il de ces “ oiseaux ”, métaphore utilisée par les nazillons pour qualifier les travailleurs immigrés, qui infléchit soudain le livre vers le merveilleux. Vers une enfance qui dissout l'ordre gris de la ville totalitaire : “ Il regarde par la fenêtre. En fait, ce n'est pas une fenêtre, mais l'ouverture d'une caverne où habitent des oiseaux. Dehors, tout est à pic, tout est bleu, soleil bleu, abîmes bleus. Quand il se penche, il aperçoit des volcans, des lacs, des coulées de lave, des montagnes que couronne une neige d'azur. La brise est légère, tiède, embaume. Il se penche un peu plus à la lisère du précipice. Les étendues d'herbe scintillent, les oiseaux planent, traversent le ciel plumes frémissantes. Certains ne sont pas ses congénères, mais cela lui est égal. Il sait que, malgré son aile blessée, il pourra voler. ” »

Dominique Guiou (Le Figaro, 18 novembre 1991)

Fête barbare
 
« Ces oiseaux-là ne sont pas aériens. Ils ont perdu leurs plumes. Leurs ailes blessées les empêchent de voler. Ils se camouflent sous des pardessus très amples et très usés. Les passants se retournent sur eux et les toisent avec une moue dédaigneuse ou offusquée quand ils ne les dénoncent pas aux “ patrouilles de salubrité du parti ”. “ Ici, on ne sert pas les piafs ”, affichent en gros caractères les cabaretiers au-dessus de leur comptoir. Dans ce pays, où seul le rire gras de la grosse farce est toléré, les oiseaux se cachent pour sourire. Les fantaisistes trop caustiques, les intellectuels dissidents, les artistes d'avant-garde, les chômeurs, les vagabonds, les nomades, les travailleurs clandestins, tous ceux qui, d’une manière ou d'une autre dérangent ou sortent de là norme sont appelés oiseaux.
Le ton est donné : celui de la fable politique. Dans le pays imaginaire décrit par Antoine Volodine, la chasse aux oiseaux est ouverte toute l'année. Nul besoin de permis pour tirer. “ Il y a des jours où le parti en place improvise de terribles fêtes. ” Alto solo raconte par le détail une de ces fêtes. Et Volodine construit son roman à partir de cet événement très limité dans l'espace et dans le temps. La fête sera le lien, le lieu de rencontre de tous les personnages décrits isolément dans la première partie du livre.
La fête a lieu dans la soirée du 27 mai. L'année n’est pas précisée. Ce pourrait être dans cinq ans, et ce serait un roman de politique-fiction. Cela aurait pu tout aussi bien arriver il y a quelques années. Peu importe : c'est actuel. Le chef suprême du parti, un nommé Zagoebel, en qui chacun peut “ identifier son droguiste, son charcutier ou son leader ”, fait interrompre par ses sbires le concert donné par un quatuor à cordes.
“ Les intellectuels en queue-de-pie ne savent pas distraire le peuple. Le peuple adore les clowns, pas l'art dégénéré. Un seul peuple, une seule musique ! ”, vocifère le démagogue fort en gueule. Les quatre musiciens sont sommés de rejoindre la fanfare d'un cirque réquisitionné pour animer la fête du parti. L'incident tourne à la catastrophe. La grande fête populaire prend les allures de jeux de cirque romain.
Impossible de ne pas être secoué par le souffle de cette petite bombe lâchée sur le terrain depuis longtemps déminé du roman français. Ce texte, petit tant par la taille que par la ténuité de l`argument, est grand par son pouvoir d'envoûtement. Il distille une lancinante angoisse qui vous prend à la gorge dès les premières pages et ne vous lâche plus. Tout converge, dans un crescendo magistralement construit, vers la scène finale de la fête barbare. Sans jamais relâcher la tension, Volodine va à l'essentiel. Il ne théorise pas. Il n’accuse pas. Il décrit, simplement, une monde où le passé est aboli, la culture niée, les différences condamnées.
Pour définir son univers romanesque, on peut rejoindre mot pour mot ce que Volodine écrit d’un personnage d'Alto solo qui lui ressemble sans doute et dont il fait une espèce de double. Il s'agit de lakoub Khadjbaliro, L’écrivain. L'observateur effrayé de la veulerie et des renoncements ambiants. Le dénonciateur traqué de l'idéologie dominante. Il résiste au nouvel ordre avec ses pauvres chimères et ses étranges métaphores. C'est, écrit Volodine à son sujet, “ un homme qui vit dans l'angoisse de ne pas être limpide, un homme que le réel obsède et qui pourtant s'exprime de manière ésotérique, sibylline, en logeant ses héros dans des sociétés nébuleuses, à des époques irreconnaissables ”. »

 




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