Le sens commun


John Gumperz

Engager la conversation

Introduction à la sociologie interactionnelle
Traduit de l’anglais par Michel Dartevelle, Martine Gilbert et Isaac Joseph


1989
Collection Le sens commun , 192 pages
ISBN : 9782707312860
20.50 €


Nous ne parlons pas tous le même langage et nos conversations sont encombrées de malentendus. Dans une société complexe, marquée par des distinctions de sexe, de classe sociale, d’appartenance ethnique, comment jugeons-nous de ce que l’on nous dit ? Quels sont les présupposés et les conventions qui sont à l’œuvre dans tel ou tel contexte ? Comment négocions-nous notre identité dans des situations où, comme dans les entretiens d’embauche ou les examens, nous devons mobiliser ressources culturelles et compétences communicatives ? Ce sont ces aléas de la communication qu’étudie John Gumperz dans ce choix de textes représentatifs des formes les plus avancées de la sociolinguistique interactionnelle et de l’ethnographie de la communication.

‑‑‑‑‑ Table des matières ‑‑‑‑‑

1. Langage et communication de l’identité sociale – 2. Les conventions de contextualisation – 3. Le savoir socioculturel dans l’inférence conversationnelle – 4. Bilinguisme, bidialectalisme et interaction en milieu scolaire – 5. La sociolinguistique interactionnelle dans l’étude de la scolarisation – 6. Sociolinguistique de la communication interprofessionnelle – Bibliographie.

Arlette Farge (Libération, 1er février 1990)

De la méprise au mépris
Il ne suffit pas de s’exprimer dans la même langue pour être compris. Parler, pour le linguiste américain John Gumperz, c’est une mise en scène propre à chaque culture. D’où les malentendus.
 
« Une classe en Amérique ; l’institutrice demande à un écolier noir de lire. “ Je ne veux pas ”, répond-il, et l’institutrice, agacée, le somme de s’asseoir. Tout est en ordre, semble-t-il : l’enfant ne veut pas, l’institutrice n’est pas contente. Les deux partenaires se sont mal entendus, mais, semble-t-il, entendus : c’est en fait cette deuxième proposition qu’il est nécessaire de remettre en question si l’on suit attentivement les recherches de sociolinguistique interactionnelle de John Gumperz, dont un choix de textes vient d’être traduit en français. En effet, lorsque des Noirs écoutent ou visionnent cet échange, ils comprennent immédiatement par la formule et par l’intonation que le “ Je ne veux pas ” du petit garçon n’est qu’une formule dubitative qui cherche, du mieux qu’elle peut, à susciter un encouragement. Les Blancs, eux, réagissent autrement : pour eux, il est évident que l’enfant n’a pas voulu coopérer et que la maîtresse ne s’y est pas trompée.
On le voit, les processus de communication sont choses peu simples et les mécanismes de la conversation sont pris dans des codes d’une extrême finesse ; il ne suffit pas de s’exprimer dans la même langue pour être compris. Le sexe, l’ethnie, la classe sociale sont autant de caractères qui produisent des identités sociales dont le fonctionnement langagier (intonation, place des mots, gestes) est à lui-même un univers. On peut parler la même langue et ne point s’entendre parce que la manière de l’utiliser pour interpeller l’autre est envahie de signes et d’intentions que le partenaire ne peut tout à fait recevoir. Or, l’enjeu est grave : nous sommes dans une société où la communication est devenue indispensable, signe et moyen de réussite, gageure sociale. Pas étonnant, dès lors, que les recherches les plus actives en linguistique interactionnelle se situent en Amérique, où coexistent tant d’ethnies différentes dont les formes d’intégration à la vie américaine sont elles-mêmes particulièrement diverses. Tout le propos de ce livre est de montrer avec précision comment “ les populations d’immigrants ne parviennent ni à maintenir leurs anciennes solidarités ni à se construire une nouvelle conscience ethnique ”. De là surgissent de nombreux handicaps : à l’école, le problème est manifeste et exemplaire. John Gumperz révoque l’idée selon laquelle l’échec scolaire des populations immigrées serait dû à la pauvreté grammaticale et syntaxique de leur langue. À y regarder de plus près et à prendre en compte tous les systèmes qui organisent et produisent une conversation, force est de constater que le langage des Noirs ou des Portoricains est d’une complexité qui n’a rien à envier à celle des Blancs. L’échec n’est pas dû à une pseudo-pauvreté de langage mais à l’impossible entente entre les partenaires sur l’interprétation des mots dits ; par ailleurs, les malentendus s’accroissent au fur et à mesure de la relation, car il faut évidemment compter sur les effets pervers qu’entraîne toute méprise. L’enfant noir américain mal compris subit, dès lors, un redoublement de son état de domination qui ne cessera de s’accroître dès sa première mise en échec.
C’est tout le problème de l’expérience acquise et du savoir social qui est soulevé ici : posséder une langue ne suffit pas, il faut savoir la mettre en scène, lui donner son efficacité, faire preuve en la pratiquant d’un savoir pertinent, adéquat sur soi et l’autre, et sur ce curieux espace instable et mouvant qui s’instaure entre deux personnes à chaque conversation. Une conversation se négocie selon des habitudes culturelles et sociales qui la mènent – c’est selon au succès ou à l’échec. Quand la conversation se passe entre des personnes au statut différent et inégal, l’échec peut se trouver rapidement au bout de la première phrase ; et on compte sur les “ égaux ” pour faire des réajustements nécessaires au moindre malentendu.
Finalement, il ne suffit pas, pour entrer en communication, que les systèmes grammaticaux soient égaux entre enfants noirs des banlieues américaines et enfants blancs, il faut encore que ces systèmes “ s’entendent ”, c’est-à-dire qu’ils sachent s’évaluer par d’autres moyens que ceux trop rigides des mots.
L’impact d’une recherche comme celle de Gumperz va loin ; en effet, l’Amérique n’est plus le seul pays à connaître de forts taux d’immigration et, à l’heure actuelle, l’Europe se trouve elle aussi affrontée aux problèmes des échanges entré nations et des “ différences ” culturelles. Une analyse telle qu’elle est menée ici peut permettre de réfléchir très largement à la complexe articulation entre alphabétisation, expérience acquises, pratiques scolaires et réévaluation des systèmes de compréhension, ce qui va bien au-delà de l’éternel débat entre pauvreté culturelle des uns et suprématie des autres. L’écart entre les partenaires ne doit pas toujours être posé en termes de déficit, mais en termes politiques et institutionnels, là où les rapports de pouvoir viennent marquer et brouiller les effets de compréhension entre individus, empêchant même la communication de s’établir. »

Thomas Ferenczi (Le Monde, 26 janvier 1990)

« (…) Les textes de John Gumperz que publie Pierre Bourdieu dans sa collection « Le sens commun » témoignent du même souci de combiner l’approche globale de la sociologie classique et la démarche microsociologique héritée, entre autres, de Goffman. On mentionnera ici, à titre d’exemple, le chapitre sur “ la sociolinguistique interactionnelle dans l’étude de la scolarisation ”.
L’auteur souligne que pour analyser l’échec scolaire il convient d’examiner les conditions d’apprentissage à travers les “ relations de face-à-face entre l’enseignant et l’élève ”, mais il ajoute que celles-ci sont socialement définies, en raison du “ contexte ” dans lequel elles sont “ immergées ”. Toute réforme de l’école doit tenir compte de l’ensemble de ces facteurs. “ Nous devons, conclut John Gumperz, articuler une explication en termes politiques et institutionnels à une perspective centrée sur une micro-analyse de la pratique éducative quotidienne. ” Ainsi contribue-t-il à définir le bon usage de l’interactionnisme. »

 

Du même auteur

Voir aussi

*  Politique de la conversation, dans l’ouvrage collectif, Le Parler frais d’Erving Goffman (Minuit, 1990).



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