Romans


Éric Chevillard

L'Explosion de la tortue


2019
256 pages
ISBN : 9782707345073
18.50 €


Les tortues de Floride élevées en aquarium ne sont pas tout à fait des cailloux. Elles ont donc besoin d’eau et de nourriture pour vivre. C’est ce que découvre le narrateur de cette histoire, de retour chez lui après un mois d’absence. Il croyait la sienne plus endurante, mais la carapace décalcifiée de la petite Phoebe se fend sous son pouce. Par ailleurs, alors qu’il s’employait à réhabiliter en la signant de son nom l’œuvre de Louis-Constantin Novat, écrivain ignoré du XIXe siècle, cette généreuse initiative se trouve soudain menacée. Or la forêt des mystères n’abrite pas que des crimes : les deux mésaventures pourraient bien être liées.

ISBN
PDF : 9782707345097
ePub : 9782707345080

Prix : 12.99 €

En savoir plus

Le Monde des livres, vendredi 4 janvier 2019

Patrick Kéchichian, La Croix, jeudi 10 janvier 2019

Le Machiniste du réel

Partant de l’histoire d’une tortue domestique, Éric Chevillard réinvente l’œuvre d’un auteur oublié du XIXe siècle, traçant des ponts entre deux sortes d’extinctions.

Eric Chevillard n’a pas l’habitude de bichonner son lecteur, de lui fournir fauteuil confortable et boisson fraîche, cabine de luxe et espaces festifs, dans une croisière haut de gamme. Ce n’est pas non plus un violent, qui cherche à le secouer par toutes les articulations en criant à son oreille des énormités. Mais, il n’empêche : il aime le mouvement plus que le calme, la frénésie plus que la sérénité, les paysages accidentés plus que les plats pays. Avec lui, ce qu’on n’attend pas, ce dont on n’a même pas l’idée, advient. Vous croyez marcher sur un certain chemin, aussitôt il vous fait signe du buisson d’où il surgit, ardent, plein de projets exploratoires. Pour lui, comme il l’écrivait naguère, avec le plus grand sérieux, « tout est matière à plaisanterie » ; « humaniste abstrait », l’humoriste, à ses yeux, « n’est pas un joyeux drille. Pas un gai luron » : c’est un cérébral plus qu’un « voluptueux ».
Le roman, pour Eric Chevillard, n’est assurément pas une forme fixe. A chaque fois, il l’invente, la déforme et réforme à nouveaux frais, tout en ne perdant pas de vue ses usages. En 2017, avec Ronce-Rose, c’était, pour le dire vite, le récit de formation et de quête d’une jeune fille innocente et déjantée. Avec L’Explosion de la tortue, il enrichit son singulier bestiaire, inauguré avec le poussin pas très catholique, de Palafox (1990). Puis il y eut le hérisson, le crabe, l’orang-outang…
Ici, c’est donc d’une tortue qu’il s’agit. Même si, de fait, comme le souligne le titre, de la bête taciturne, dès la première page, il ne reste pas grand-chose ! Inaugurale, l’explosion est l’effet de la pression du pouce du narrateur sur la carapace de l’animal originaire des marais de Floride, devenue du fait de sa négligence, « fine et sèche comme une feuille morte ». Qu’on se le dise, la tortue a besoin d’eau, d’humidité : la sécheresse lui est fatale… « Crac. » Le narrateur l’apprend très vite à ses dépens et surtout à ceux de ladite tortue nommée Phoebe, qui « se contentait d’être, pétrifiée dans l’infinitif, ignorant toute conjugaison ».
Ne demandez surtout pas au critique qui tente ici de faire son travail, de résumer le contenu du roman de Chevillard ! Si par extraordinaire il y parvenait, il vous convaincrait de vous éloigner de cette œuvre insolite, dont l’intrigue passablement saugrenue vous entraîne en des lieux que vous n’auriez jamais eu l’idée de visiter. Dans son essai Le Roman expérimental, Emile Zola opposait l’imagination et le sens du réel, en se prononçant résolument, on s'en doute, en faveur de la seconde instance. D’une certaine façon, Chevillard donne raison à Zola. Non sans introduire un doute, une question, une inquiétude quant à ce réel. Non sans l’égayer, le subvertir par quelques images ou rêveries.
Mais la question demeure : comment le circonscrire, comment le nommer ? Comment l’écrire ? Avec des mots, des phrases autant que des idées ? Avec de courts paragraphes parfois d’une seule ligne en forme d’aphorisme, de plaisanterie ou d’exclamation ? Et est-ce bien cela que Chevillard nomme des « machinations lexicales » ? Avec, aussi, surtout, une constante interrogation sur ce qu’est la littérature, sur ce qu’on appelle écrire, sur ce qu’on nomme : un écrivain. Ronce-Rose tenait un journal intime. Par le passé - comme ici à nouveau - l’auteur de L’Œuvre posthume de Thomas Pilaster (1999) et de L’Auteur et moi (2012), inventa des doubles, des doublures, pour tenter de résoudre ce problème. Fort heureusement, il n’y parvint pas. Comme pour mieux poser l’équation, il fait dire ici à son narrateur : « Je m’étais attribué pour ma part le rôle le plus ingrat, à savoir le personnage de l’auteur… »
L’Explosion de la tortue est un roman à tiroir, écrit par couches successives. Les dernières assez finement pour laisser voir, en transparence, les précédentes. L’exercice de style est tout sauf vain.
 


 Jérôme Garcin, L’Obs, 10 janvier 2019

« Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, écrivait Flaubert, en 1852, dans une lettre fameuse à Louise Colet, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, […] un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. » Mettons que, pour Eric Chevillard, notre meilleur styliste, le rien, ou plutôt le presque-rien, ce soit une tortue. Une insignifiante tortue de Floride d’à peine cinq centimètres, achetée quai de la Mégisserie, à Paris, dont la mort, au début du roman, est décrite avec la même solennité affligée que l’agonie de Louis XIV par le duc de Saint-Simon. La minuscule cistude s’appelait Phoebe. Le narrateur l’avait abandonnée dans un aquarium posé au fond d’une baignoire remplie d’eau, sur laquelle flottait un canard en plastique rose, le temps d’aller prendre le soleil d’été sur une île grecque. A son retour, il avait saisi Phoebe dans sa main et, sans le vouloir, d’une infime pression du pouce, avait crevé sa fine et sèche carapace. Phoebe venait de rendre l’âme. Désormais, malgré l’amertume de toutes choses – « l’endive, la chicorée, le pamplemousse » -, il fallait « rester vivant pour chanter encore la petite tortue morte, édifier un tombeau à sa mesure et inscrire son histoire dans la grande geste de ce monde ». Quelle pompe pour un si dérisoire reptile, même pas domestique et encore moins comestible. Quelle drôlerie, aussi. On découvrira ensuite comment le narrateur, accablé par ce deuil et la mauvaise conscience, trouvera dans l’œuvre de l’oublié Louis-Constantin Novat (1839-1882), dont il est un spécialiste, et notamment dans ses livres « l’Arche fantôme » et « l’Anguille sous roche », un troublant écho à son immense chagrin. Dans ce bestiaire fou, on apprendra également que l’éléphant n’assume pas ses pets, qu’on peut arracher son  noyau au caniche abricot, que l’hippopotame aime débarquer sur les plages bretonnes, qu’il arrive au lapin à la moutarde de bondir hors du plat, qu’il est traumatisant de couper la queue d’un lézard, ou dans quelles circonstances il convient de mettre des chapeaux aux orangs-outans et des serpents dans les cercueils. Mais aussi que, sans le trou qu’il obstrue, le bouchon n’a aucun intérêt et que le chardon non seulement se mange, mais encore se transforme en kimono. L’excellent Chevillard a beau suggérer en épilogue que tous les écrivains empruntent à leurs prédécesseurs – quand ils ne les pillent pas -, il ne pourra pas renier ce roman très ressemblant, écrit dans le style cinglant de son journal « l’Autofictif », où il concentre tous ses talents : l’affabulation, l’érudition, la digression, la dérision, la subversion. Jusqu’à l’explosion de la tortue.

 




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