« Double »


Samuel Beckett

Watt

Traduit de l’anglais par Ludovic et Agnès Janvier en collaboration avec l’auteur


2007
Collection de poche Double
272 p.
ISBN : 9782707320162
9.80 €
*Première édition en langue française en 1969.


Watt a été écrit, en anglais, après Murphy et avant Molloy entre février 1941 et décembre 1944. Première publication : Watt, Paris, Olympia Press, 1953. Traduction française par Ludovic et Agnès Janvier en collaboration avec l'auteur. Première édition en langue française en 1969.
 Lorsqu'il entre au service de monsieur Knott, Watt pénètre dans une demeure où règne une stricte hiérarchie et une rigoureuse observance des horaires quotidiens. Nouvel arrivant, l’activité culinaire et ménagère de Watt se cantonnera d’abord au rez-de-chaussée où il obéira aux ordres de l’autre serviteur, un nommé Erskine alors promu au service rapproché de M. Knott sis au premier étage. Toute une lignée de serviteurs ont précédé Erskine et Watt, bien d’autres leur succéderont sans doute lorsque, de nouveau venu en nouveau venu, Watt aura pris la place d’Erskine puis achevé le cycle qui lui est imparti.
Ce mécanisme séquentiel n’est pas pour déplaire à Watt qui, dans sa " quête d’une signification ”, n’aime rien tant qu’avoir recours au déroulement strict d’une réflexion logique. Le moindre événement, une brève rencontre, la contemplation d’un mot, l’observation d’un objet, sont toujours pour lui des “ incidents brillants de clarté formelle et au contenu impénétrable ”. Voilà qui le propulse dans l’exploration exhaustive et la quantification de tous les possibles dont ces faits sont empreints. Il lui faut aller jusqu’à l’extrême limite de la combinatoire : épuiser tous les possibles, toutes les hypothèses envisageables et la probabilité de leurs contraintes. Watt nous transporte ainsi constamment entre la réalité et les méandres captivants du monde virtuel qui la côtoie et la prolonge.
Dans Watt Samuel Beckett crée avec humour et ironie un monde débordant de fantaisie loufoque, mais il nous offre aussi une fascinante réflexion sur les limites du langage, les errements de la logique et les frontières de la raison. 

ISBN
PDF : 9782707338037
ePub : 9782707338020

Prix : 9.49 €

En savoir plus

Raymond Jean, Le Monde, 1968

Il y a un banc au début du livre. Comme au début de  Bouvard et Pécuchet . Et les passants qui s'y assoient ne disent pas des choses beaucoup plus consistantes que les deux héros de Flaubert. Ils s"appellent Hackett, Goff, Tetty et, curieusement, Nixon. Ils bavardent de tout et de rien,  à l’irlandaise , à la manière des  Dubliners . Leur attention est soudain distraite par un personnage nommé Watt dont voici l’entrée dans le roman :  Tetty se demanda si c’était un homme ou une femme. Monsieur Hackett se demanda si ce n’était pas un colis, un tapis, par exemple, ou un rouleau de toile goudronnée enveloppé de papier brun et ficelé au milieu…  Un peu plus loin, la physionomie se précise :  Watt avait observé des gens en train de sourire et croyait savoir comment il fallait s’y prendre. Et il est vrai que le sourire de Watt, quand il souriait, ressemblait davantage à un sourire qu’à une bouche en cœur, par exemple, ou en cul de poule. Mais le sourire de Watt avait quelque chose d’incomplet, il lui manquait un petit quelque chose, et ceux qui le voyaient pour la première fois, et la plupart de ceux qui le voyaient le voyaient pour la première fois, avaient souvent des doutes sur la nature exacte de l’expression visée. Pour beaucoup, il ne s’agissait que d’une simple succion des dents.  Telle est la singulière figure qui se trouve au centre de ce roman. Inutile d’épiloguer sur le titre.  Watt , c’est en effet peut-être  What  : Qui ? Quoi ? Personne. Et Knott, son insaisissable partenaire, c’est peut-être  Not ,  Nothing  : Rien. Peu importe. Une chose est certaine : c’est que, au moment où il apparaît, Watt se rend à la gare et monte dans le train pour aller chez Knott.

Le chant des grenouilles

Et alors tout commence. Car cette maison de Knott où il entre comme domestique, c’est vraiment le monde clos de l’absence de sens et de la non-signification. Le propriétaire est invisible et sa rencontre a quelque chose de fondamentalement improbable :  De là à conclure que Watt ne voyait jamais monsieur Knott à cette époque, non, car il le voyait, cela va sans dire. Il le voyait de temps en temps, au rez-de-chaussée, quand il quittait ses quartiers du premier étage pour se rendre au jardin et, similairement, quand il quittait le jardin pour remonter à ses quartiers, et il le voyait également dans le jardin lui-même. Mais ces rares apparitions de monsieur Knott, et l’étrange effet qu’elles avaient sur Watt, seront décrites plus amplement, s’il plaît à Dieu, en une autre occasion.  C’est tout. Pour le reste, les faits les plus plats, les plus neutres, les plus dérisoires, de la vie quotidienne. Des choses arrivent. Lesquelles ? Elles sont si pauvres, si dépourvues de nécessité, qu’il est difficile de répondre.
Watt s’installe dans cet univers et finit par y faire son trou, avec Erskine, l’autre serviteur. La maison de Knott lui devient un peu un refuge : elle est le  lieu  de l’absurdité par excellence, mais une absurdité rassurante à force d’être bien ordonnée. Il va, vient, agit, n’agit pas, regarde autour de lui, s’interroge sur tout, dans un style qui tient à la fois de Sterne, de Swift et de Joyce. On sonne à la porte ? C’est Gall, père et fils, les accordeurs de piano : ils vont jusqu’à la salle de musique et accomplissent une série de gestes qui perdent peu à peu leur sens et leur réalité. Voici un pot. Qu’est-ce qu’un pot ?  Car ce n’était pas un pot, plus il le voyait, plus il y pensait, plus il était sûr que ce n’était pas un pot, mais alors pas du tout. Ça ressemblait à un pot, c’était presque un pot, mais ce n’était pas un pot à en pouvoir dire pot, pot, et en être réconforté.  C’est pourtant dans ce pot que se prépare l’étrange et vivifiante mixture que l’on propose à Knott quotidiennement à heure fixe et qui constitue son unique menu. S’il ne la finit pas, on la donne aux chiens. Et chaque jour, très régulièrement, il y a un chien pour vider l’écuelle.
C’est un mystère proprement incompréhensible sur lequel l’esprit de Watt se perd en conjectures. Et il se lance dans des calculs, par séries, de probabilités et d’hypothèses qui l’amènent à explorer tout le champ du possible, selon une logique qui procède de Rabelais ou de Lewis Carroll, cette fois. Il en arrive, et c’est assez émouvant, à ramener tout cela (les rapports possibles entre les séries, la série des chiens, la série des hommes !) au tableau comparatif du chant des grenouilles qu’il entendait autrefois dans son pays,  dans l’éclat de sa jeunesse, allongé tout seul dans un fossé, sans avoir bu, se demandant s’il ne la tenait pas déjà, l’impossible conjonction du lieu, de l’heure et du bien-aimé, et les trois grenouilles qui coassaient, krak ! krek ! et krik… .
Avec la troisième partie, tout change. Watt quitte la maison de Knott et s’installe dans un petit pavillon, éloigné. Autre séjour, autre vie. Cela nous est raconté tout d’un coup à la première personne par un narrateur nommé Sam qui vient partager tristement, affectueusement, pitoyablement, lamentablement, le solitude de Watt, constituant avec lui le couple typiquement  beckettien  de l’entraide et du dénuement : Vladimir et Estragon, Hamm et Clov, Winnie et Willie. C’est un long chapitre que le héros traverse si amèrement qu’il a  le visage en sang, les mains aussi et la tête pleine d’épines , et  sa ressemblance, à ce moment-là, avec le Christ dit de Bosch était si frappante (dit Sam) que j’en fus frappé .
Puis Sam disparaît, et Watt se retrouve tout seul dans la dernière partie. Il finira par reprendre le chemin de la gare, se perdra en conversations inutiles et prendra en conclusion un billet  pour le bout de la ligne . Ces dernières pages sont de plus en plus hachées, saccadées, syncopées. Le livre ne s’achève pas, piétinant, radotant, s’enroulant sur lui-même. Les mots se prennent à leurs propres pièges, se répètent, se bousculent, s’immobilisent, comme si le langage était saisi progressivement de paralysie générale. A la fin, il n’y a plus que des bribes, des notes, données en  addenda  par Ludovic Janvier, où l’on peut lire des choses comme :  naître sans être né  ou  sempiternelle pénombre … Le livre refermé, on reste englué longtemps dans cette longue suite de paroles à laquelle la traduction a donné comme une ingénuité âpre et un humour tout neuf.

Vincent Roy, Le Monde, vendredi 4 juillet 2008

Prenons ce titre, Watt. Disons-le à voix haute. Immédiatement une question vient, en anglais Watt est le dernier roman écrit en anglais par Beckett, dans le Roussillon, en 1942. What ? Quoi ? De quoi s'agit-il ? D'un roman sans histoire ? Le récit est remis en question, il épuise la fiction (c'est sa fonction même, son but), la narration est une utopie : "Je serai là si vous avez besoin d'obscurcissements", écrivait l'écrivain irlandais, qui ne "narre" pas mais "découvre", lit-on encore dans Molloy. Phénoménale lueur d'un homme qui voit dans le noir, musique essentielle en silence, "en route, par oui et par non, vers un encore à nommer".
Qui est Watt ? Un personnage "sans courage pour prendre sur lui le poids d'une décision" : "Il s'en remet à la froide machinerie d'une relation temps-espace." Ironie de Beckett, centrale. D'ailleurs, "peut-on parler encore de temps ?", demande Winnie à Willie dans Oh les beaux jours. Le temps, quel temps ? What time ? : "Ici tout bouge, nage, fuit, revient, se défait, se refait. Tout cesse, sans cesse. On dirait l'insurrection des molécules, l'intérieur d'une pierre un millième de seconde avant qu'elle ne se désagrège. C'est ça, la littérature."
Watt est le premier clochard métaphysique du romancier de l'innommable. Il entre comme domestique, pour une période déterminée, au service de monsieur Knott qui change sans cesse d'aspect et dont les desseins inconnus semblent obéir à des lois occultes. La maison de Knott est un univers clos, ordonné rigoureusement et où il ne se passe rien : "Le seul moyen de parler de rien est d'en parler comme de quelque chose." Les plus minimes événements, comme la visite des accordeurs de piano ou celle d'un chien "venu au monde" pour terminer les plats de Knott, sont "des incidents de clarté formelle et au contenu impénétrable". Watt cherche du sens et veut atteindre cette clarté formelle. Bientôt, nous apprend Sam, le narrateur, son langage se détériore jusqu'à devenir "une sorte de convulsion phonique". Beckett traque les possibilités de la liberté dans la prison de la prédestination.

 

Du même auteur

Poche « Double »

Livres numériques

Voir aussi

* Robert Pinget, La Manivelle, édition bilingue. Texte anglais de Samuel Beckett, The Old tune.

Sur Samuel Beckett :
* Revue Critique n°519-520, septembre 1990, numéro spécial,  Samuel Beckett  (Minuit, 1990).
* Antoinette Weber-Caflish, Chacun son dépeupleur. Sur Samuel Beckett (Minuit, 1995).
* Evelyne Grossman, La Défiguration. Arthaud, Beckett, Michaux (Minuit, 2004).




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