Romans


Robert Pinget

Du nerf


1990
80 pages
ISBN : 9782707313263
8.50 €
70 exemplaires numérotés sur Chiffon de Lana


C'est la suite du Harnais et de Charrue donc des carnets de Monsieur Songe.
Le bonhomme note ses réflexions sur la vie quotidienne mais avant tout sur la difficulté d'écrire un roman. Et cette obsession devient la trame même du livre.
Il imagine telles situations tour à tour, s'essaye à développer, n'y parvient pas, allons du nerf, recommence, renonce, recommence.
Il se confie à son ami Mortin qui le rabroue ou l'encourage suivant les cas.
De sorte que cet écrit est plus qu'un journal mais l'ébauche ou l'armature boiteuse d'un roman.

Michèle Bernstein (Libération, 15 février 1990)

 (…) Songe se cherche une matière romanesque, il s'invente des morts successives, la mort du vieux dégoûtant, celle du saint laïc, celle du brave type. Morts douteuses, détournées démenties : non, ça ne va pas. Il se trouve une intrigue policière, notaire de province assassinat d'un enfant (on retrouve le schéma de tant de livres précédents de Pinget, variations sur un même thème tournoyant en cercle ouvert). “ Bref toute une littérature sans intérêt pour personne (c'est Songe qui parle !) hormis son auteur qui bêtement un soir qu'il avait bu l'a fait lire à Mortin. ” Confusion de Songe. Clarté rayonnante du livre.
Si j'étais “ jeune poète ”, je ne voudrais pas d'autres déconseils. C'est bien de poésie qu'il s'agit – que ce terme est casse-gueule, usé, fourvoyant ; vous en avez un autre ? – , puisque l'on ne pourrait pas remplacer un mot par son synonyme sans briser le ton, ni ôter une phrase apparemment facultative sans faire branler l'édifice. Pinget, c'est lui qui l'avait écrit autrefois, part des mots, du langage ; et le sens qui y vient fleurit, somme toute, spontanément (il n'y voit pas d'inconvénient non plus). (…)
Il n'est pas bien aisé de parler de ce livre. La critique, ficelée par l’admiration, pourrait rester coite. Le commentaire, désarçonné par ce texte qui s'épluche lui-même, a l'herbe coupée sous le pied. Et si poésie il y a, cela s'analyse ? Passons aux comparaisons.
Comme les lignes télégraphiques vues d'un train en marche, qui montent et descendent et se croisent sans se toucher en un miracle continu. Comme un coureur qui ne ferait rien d'autre que de rater son départ, mais soudain on s'aperçoit qu'il a passé la ligne d'arrivée et sans qu'on puisse expliquer comment, il a couvert aussi toute la largeur de la piste, I'ayant annexé pour son territoire. Comme un orchestre qui n'en finit pas de s'accorder – et toute impatience disparaît ; quand les accords sont terminés, chacun rentre chez soi rêveur et satisfait : c'était cela la musique. 

Agnès Vaquin (La Quinzaine littéraire, 1990)


 Ainsi, Monsieur Songe va mal : “ Il dit je suis malade, je ne sais d'où, mais très. ” Est-il nécessaire de rappeler que ce personnage est le truchement qui permet à Robert Pinget d'écrire ? Il y a en effet dans l'acte d'écriture certain dédoublement spontané et inéluctable : “ Il n'est pas lui-même dans son journal, mais un autre qui l'observe avec ironie. / II ne peut écrire je sans immédiate substitution. ”
Monsieur Songe est donc son raconteur d'histoires, dont la voix a donné naissance à toute une mythologie familière aux lecteurs de Pinget et qui affleure encore constamment dans les cent trente-huit séquences ou strophes de ce petit recueil. Mais elle ne s'y déploie qu'en liberté très surveillée. Un commentaire impitoyable dénonce son surgissement aléatoire par le jeu quasi incessant des “ Ou bien ”, “ Variante ”, “ Encore un coup puisque ça marche ”, “ Développement envisagé. Suite ”, et autres “ À reprendre. Analyse grossière ”. Le résultat le plus immédiat est que toutes les tentatives d'essor se retrouvent affectées du même coefficient de dérision...
Ainsi se présente ce petit livre poétique, si particulier et si parfait. Sous le masque de Monsieur Songe Pinget dit très bien ce qu'il prétend ne pouvoir dire : le déclin, le tarissement, la vieillesse, I'omniprésence de la mort. Même prise à revers, I'émotion est là. À moins que nous n'ayons rien compris au film : “ Liberté sur la page. Les mots s'alignent au gré de la plume. Défiez un imbécile de trouver un sens à n'importe quel alignement, il le trouvera, confiant dans son génie. ” 

 

Du même auteur

Poche « Double »

Livres numériques

Voir aussi

* Samuel Beckett, Cendres, avec La Dernière bande. Traduit de l’anglais par Robert Pinget et l’auteur.
* Samuel Beckett, Tous ceux qui tombent. Traduit de l’anglais par Robert Pinget et l’auteur.

Sur Robert Pinget :
* Revue Critique n°485, octobre 1987, numéro spécial,  Robert Pinget  (Minuit, 1987).




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