Romans


Robert Pinget

Passacaille


1969
136 pages
ISBN : 9782707300867
15.00 €


ISBN
PDF : 9782707337313
ePub : 9782707337306

Prix : 10.99 €

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Jacqueline Piatier (Le Monde, 1969)

 La manière de Robert Pinget s'y renouvelle. Jusqu'alors la plupart de ses romans étaient constitués d'un énorme discours : monologue dans Quelqu'un, dialogue dans L'Inquisitoire. Ici, cette écriture parlée cède devant le récit, un récit multiforme... Passacaille est une œuvre riche – peut-être trop riche – et savante – peut-être trop savante ; en tout cas d'une densité extrême. Avec tous les plans où elle se déploie, elle tient en cent trente petites pages dont chacune est facile à lire, tant le tableau ou la scène y sont concrets et vivants... Dans la lignée du Nouveau Roman, dont il suit les canons et illustre les directions nouvelles, une très belle prouesse. 

Jean-Louis Bory (Le Nouvel Observateur, 22 septembre 1969)

 Ce qui intéresse Robert Pinget, dans ses livres, ce n'est pas ce qu'on dit, ce que les gens disent, mais comment ils le disent, sur quel ton. C'est ce ton-là qu'il entend dire. Un ton, plutôt que des paroles. Mais comment “ rendre ” un ton, comment le donner à entendre, avec des mots – et des mots donnés à lire ? Telle est la gageure que Pinget, de roman en roman, s'acharne à tenir.
Il s'en est expliqué lui-même dans une postface à son avant-dernier roman Le Libera : “ Je dis la voix de celui qui parle, car le travail préalable consiste pour moi à choisir parmi les composantes de la mienne celle qui m'intéresse sur le moment et de l'isoler, de l'objectiver alors, jusqu'à ce qu'un personnage en surgisse, le narrateur lui-même, auquel je m'identifie. Voilà pourquoi on trouve le je dans tous mes livres, mais il est à chaque fois différent. ”
Dans Passacaille, Je n'est même plus quelqu'un. Tout juste un on. Qui parle ici ? Heu... Le “ maître ” – qu'il faut accepter sous son double aspect de propriétaire et d'écrivain (cher maître) c'est-à-dire “ alchimiste des riens qui le font survivre ”. Mais un “ maître ” vieilli. Qui s'est épuisé toute sa vie (toute son œuvre) à tendre l'oreille vers la confuse rumeur des différents qui l'entourent. “ À tâcher de saisir ce murmure entre deux hoquets, il s'était d'abord aiguisé l'ouie tant que jeunesse durait, puis, la courbe dépassée, la perdait progressivement pour aboutir, peut avant l'époque dite, à la surdité compacte, aux grésillements internes, aux vertiges et aux céphalées, mais, sa volonté aidant, tel un musicien de bazar, reconstituait une manière de passacaille. ”
Voilà le sujet – le ton – du livre. Entre le réel, que signifie, que donne à entendre, théoriquement, le présent de l'indicatif, et l'irréel du présent, entendu dans le conditionnel et l'imparfait de l'indicatif comment s'y reconnaître ? Entre autres difficultés. Comment démêler le vrai au milieu de cette forêt d'incertitudes que sont la contradiction des témoignages, les intermittences du souvenir, les fausses perspectives du temps, les caprices des veilles et des insomnies, les fantasmes du cauchemar – tous les mirages habituels, auxquels il convient d'ajouter, I'âge venant, grésillements, vertiges et céphalées ? Sans compter les “ absences ”.
Que murmure le murmure ? Paysans, ferme, plantes, vaches, tracteurs : la campagne, de nos jours. Le calme, le gris. Bon. Dans ce calme et ce gris, un événement : un cadavre sur un fumier. Très bien. Aussitôt – fragilité du témoignage humain et du témoignage de nos sens (surtout quand on s'en remet plus à l'ouïe qu'à la vue) – prolifèrent les différentes versions de ce même événement. Comme autant de variations d'un même thème. S'élève alors la passacaille, qui est, consultons le dictionnaire, “ une pièce instrumentale à trois temps, à mouvement très lent et à variations sur un thème obstiné ”.
Quel thème obstiné ? D'abord celui d'une enquête d'apparence policière. Ce cadavre : Qui ? Pourquoi ? Comment ? Et même y a-t-il un cadavre ? Mais ce n'est qu'une première façon de prêter l'oreille à la passacaille. Il y a aussi l'autre quête, qui est le travail même du “ maître ” Pinget sur son roman, c'est-à-dire sur lui-même – sur sa “ voix ”. Passacaille, c'est l'inquisitoire de soi-même. Pinget écoute sa nuit, murmures, hoquets, grésillements. Il travaille à entendre clair. Il s'efforce. Et voici qu'il capte, tout au fond des ténèbres, “ cette plainte qui ne tarira plus dans l'oreille profonde, et qui fait qu'on entend si mal les remous de la surface ”.
La passacaille, avec son obstination lente sous la diversité des variations, nous conduit, à travers l'agressivité et la déroute, vers l'accalmie – le calme, le gris – et vers la mort. D'autant plus sûrement que cette mort, il y a gros à parier que c'est celle du maître lui-même ; il imagine sa mort, il l'entend enregistrée dans le murmure des autres, déformée, compliquée par les incertitudes et les contradictions inévitables. Étrange et obsédante danse macabre qui tourne autour du cadavre qui attend au fond de nous-mêmes et qui s'approche.
Grand “ maître ” de l'école de l'oreille, Robert Pinget a réussi là un de ses plus convaincants exploits. 

 

Du même auteur

Poche « Double »

Livres numériques

Voir aussi

* Samuel Beckett, Cendres, avec La Dernière bande. Traduit de l’anglais par Robert Pinget et l’auteur.
* Samuel Beckett, Tous ceux qui tombent. Traduit de l’anglais par Robert Pinget et l’auteur.

Sur Robert Pinget :
* Revue Critique n°485, octobre 1987, numéro spécial,  Robert Pinget  (Minuit, 1987).




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