Romans


Robert Pinget

Le Libera


1968
232 pages
ISBN : 9782707303486
10.80 €
Nouvelle édition, avec une postface de l’auteur, 1984


‑‑‑‑‑ Postface de l'auteur (1984) ‑‑‑‑‑

Il me semble que l'intérêt de mon travail jusqu'aujourd'hui a été la recherche d'un ton. C'est un problème de forme et qui explique peut-être mon appartenance à ce qu'on a appelé le Nouveau Roman. Mais il serait erroné de me croire partisan d'une école du regard. S'il s'agit d'être objectif, I'oreille a d'aussi tyranniques exigences. Or le ton varie d’un de mes livres à l'autre. C'est que la recherche en ce domaine ne sera jamais finie. Choisir à chaque fois, par goût du neuf, un ton entre les milliards qu'a enregistrés l'oreille, voilà mon lot.
Tout ce qu'on peut dire ou signifier ne m'intéresse pas, mais la façon de dire. Et cette façon une fois choisie, c'est là une grande et pénible partie du travail, donc préalable, elle m'imposera et la composition et la matière du discours. Cette matière encore une fois me laisse indifférent. Tout le travail consiste à la mettre dans un certain moule et l'expérience m'a prouvé que c'est le moule qui à chaque ligne fait le gâteau. On est soi-même surpris, à se relire, d'avoir formulé telle ou telle chose, parce qu'elle n'est pas de notre ressort. Je n'assume que les erreurs de ton, et il doit y en avoir, hélas.
La question de la coexistence ou de la connaissance de la forme et du contenu a fait récemment l'objet d'études intéressantes. Elle m'assure, une fois mon livre terminé, que cette coexistence est la seule réalité poétique.
Pourquoi parler de poésie à propos de roman ? Parce que c'est le terme qui me paraît convenir au travail de l'artisan que je suis. Mon dégoût du roman dans l'acception classique me dicte le vocable plus général de création signifiant poésie, ou le contraire. Aucune prétention à cela.
Si je dis enregistré par l'oreille, c'est qu'effectivement le langage parlé ou plutôt sa syntaxe non codifiée, qui épouse les moindres inflexions de la sensibilité, me fascine. Cette syntaxe qui évolue et tente depuis toujours d'adapter mieux notre langage aux exigences de la sensation est pour moi la seule digne d'intérêt. Je ne cherche pas à la codifier, ce serait aller contre mon propos, mais à en rendre témoignage. Et ceci pas du tout par souci d'encyclopédiste mais par égoïsme tout simplement.
Il m'apparaît en effet que toute sensibilité artistique, la mienne par conséquent, mérite qu'on l'exprime le plus exactement possible, or je n'ai que les mots pour ce faire et la syntaxe idoine. Ceci pour rassurer mes lecteurs. S'ils trouvent dans mes livres une matière poétique. une réalité psychologique, bref autre chose que du verbiage, ils ne me feront certainement aucun tort.
Un point de vue nouveau, une sensibilité moderne, une composition inédite se trouvent peut-être dans mes écrits mais je n'y peux rien. Que j'en prenne conscience au fur et à mesure que j'avance dans mon difficile métier ne change rien à l'affirmation que seule capte mon intérêt la voix de celui qui parle. Notre oreille est un appareil enregistreur bien aussi puissant que notre œil. Or je crois pouvoir dire que notre ton habituel, celui que l'on a par exemple avec soi-même ou avec ses proches, est une sorte de composé des divers tons, outre les héréditaires et ceux des livres, enregistrés par nous depuis notre enfance. S'il est intéressant, dans une lettre par exemple, de prendre connaissance soi-même et après coup de ce ton naturel, combien plus intéressant d'en analyser les composantes et de chacune tour à tour faire un livre. C'est dire que jamais je n'ai tenté de rendre objectivement, tel un magnétophone, le son d'une voix étrangère, j'ai bien assez à faire de la mienne. Il y a là surtout une exigence de l'art qui n’est autre chose que l'expression d'un individu, non l'exposé de celle d autrui. Et c'est dans la mesure où l'artiste est farouchement lui-même qu'il exprime la société de son temps, c’est un lieu commun.
Je dis la voix de celui qui parle, car le travail préalable consiste pour moi à choisir parmi les composantes de la mienne celle qui m'intéresse sur le moment et de l'isoler, de I’objectiver alors jusqu'à ce qu'un personnage en surgisse, le narrateur lui-même, auquel je m'identifie. Voilà pourquoi on trouve le je dans tous mes livres, mais il est à chaque fois différent.
Et dire travail préalable n'est pas exact, car c'est un travail inconscient qui se fait dans les périodes improductives, après qu’un livre a été publié. Ces périodes plus ou moins longues sont difficiles à supporter. Le ton à choisir doit d'abord mûrir, puis il s'impose plus qu'il n'est choisi. Si je parle encore de choix, c'est que les différents tons jusqu'alors exploités sont toujours dans mon oreille et que j'ai chaque fois la tentation de les réutiliser. Je ne le fais pas d'un livre à l’autre, car il me semble à chaque fois, et probablement à tort, les avoir épuisés. De toute façon, une fois consignés ils m’ennuient. Mais la tentation demeure car l'inactivité, le fait de ne pas écrire, de ne pas fabriquer quelque chose, m'est pénible. Je suis donc dépendant de ce mûrissement dans les périodes creuses.
Inexact aussi de dire que le ton est trouvé du premier coup. Ça m’est arrivé exceptionnellement. Plutôt une tonalité au début, ou la confiance en une certaine tonalité, qui se précise par le travail, donc au cours du livre, et qui devient finalement un ton, peut-être à la dernière page. En tout cas à la dernière page seulement la conscience de la justesse du ton, ou de son approximative justesse, quitte, en cours de travail, à avoir eu de-ci de-là le sentiment de la note juste, qui m'a encouragé à continuer.
Une chose est certaine, c'est que jamais au départ je ne sais ce que je vais dire. J'ai longtemps cru qu'il s'agissait là d'une faiblesse, mais pas moyen de l'éviter, puisqu'elle est ma seule force, celle qui me fait poursuivre. Plaisir autrefois de la découverte à chaque ligne. Aujourd'hui c'est souvent une corvée mais ça reste une découverte. J'ajoute que de plus en plus dans mon travail m'obsède un souci de composition que je n'avais pas au début. Mais je maintiens que cette composition est chaque fois, au départ, imprévisible. J'ai seulement pris conscience du fait peu à peu, donnant parfois un coup de pouce qui n'est pas forcément le meilleur de mes livres. Car ma confiance en la mécanique du subconscient demeure, pour l'essentiel, inébranlable.
On a parlé de l'intrigue dans mes livres. Plutôt qu'intrigue je préférerais situation, laquelle m'est imposée par le ton choisi. Si une intrigue a l'air de se nouer, c'est uniquement au fil du discours, qui ne peut se dérouler dans le vide. Ils se soutiennent mutuellement. Ce discours sera donc fait d'histoires. Si je dis que ces histoires ne m'intéressent pas, c'est que je sais qu'elles auraient pu être autres. Cela n'empêche pas que je les aie acceptées et même aimées, comme j’aurais aimé les autres, celles qu'il me restera toujours à raconter, pour peu que je ne sois pas lassé de chercher un ton de départ.
Une fois venu le moment de la rédaction, c'est en toute conscience que je déclenche le mécanisme ou, si l'on veut, que j'ouvre le robinet du subconscient, disons de la sensation. Ce travail est on ne peut plus volontaire. Une manière presque d'écriture spontanée en pleine conscience, c'est-à-dire avec filtrage immédiat des possibles, de ce qui pourrait être développé, et dont je m'efforce de développer une minime partie malgré mon dégoût de tout développement, et du roman en particulier. Pourquoi cette ascèse ? Pour découvrir, en fin de compte, une vérité tout bêtement morale qui est la mienne, mais si profondément enfouie sous les contradictions que je n'ai que l'art pour ce faire.
Si je n'ai pas trouvé, ou pas cherché au-delà de quelques années d’exercice, une forme poétique dans le sens étroit, c'est qu'il m'a semblé que seule la forme romanesque, ou disons du récit, avec tout ce qu'elle comporte de volonté de développement et de difficultés d'analyse, était susceptible de m'obliger à m'expliquer et par là de me faire communiquer avec l'extérieur. Pour prendre un exemple, lorsque j'ai décidé d'écrire L'Inquisitoire, je n'avais rien à dire, je ne ressentais qu'un besoin de m'exprimer très longuement. Je me suis mis au travail et j'ai écrit la phrase Oui ou non répondez qui s'adressait à moi seul et signifiait Accouchez. Et c'est la réponse à cette question abrupte qui a déclenché le ton et toute la suite. Mais je persiste à croire que ce ton devait sortir de mille autres lorsque je me suis mis en train. Il m’a fallu le voir transcrit pour l'accepter.
Resterait à savoir qui parle avec le ton du Libera. Cette fois, je ne sais pas. Des propos contradictoires sont rapportés par quelqu’un... qui ne m'a pas révélé son identité.
Robert Pinget.

Madeleine Chapsal (L’Express, 12 février 1968)

 Robert Pinget nous dit : “ Seule compte pour moi la voix de celui qui parle. ” Cette voix chaque fois différente qui parle dans chacun de ses ouvrages : Graal Flibuste, L'Inquisitoire, Quelqu'un, Pinget ne cache pas que c'est la sienne, choisie et isolée le temps d'un livre.
La voix qu'on entend dans Le Libera, son treizième livre, n'a pas d'âge, pas de sexe, on pourrait dire : pas d'identité. Elle parle d'un petit village, elle décrit ses habitants, raconte quelques événements marquants, rapporte les on-dit, les suppositions, les commentaires. Elle se contredit s'embrouille, se répète, mélange les faits, les époques, les personnages et même, à la fin, estropie les noms.
Rien à retenir dans tout cela, aucun sens à dégager, et pourtant cette voix est si familière, intime, prenante, que cette lecture qui résolument ne mène nulle part est un délice. C'est la voix pour la voix, I'écriture pour l'écriture. Le lecteur est agrippé, pris à témoin, emporté, grisé de paroles. Sans doute y a-t-il quelque chose qu'on lui cache, cette voix a trop souvent le ton de l'accusation pour ne pas dissimuler une culpabilité, une frayeur. On en veut manifestement à Mlle Lorpailleur, I'institutrice, qui sait quelque chose ou qui a dit quelque chose : “ Si la Lorpailleur est folle, je n'y peux rien. ”
Mais que sait-elle, sur qui, sur quoi ? Une affaire sexuelle est évoquée, crime ou agression contre un jeune enfant. Cela se serait passé il y a longtemps, dans telle ou telle circonstance – circonstances et personnages qui ne cessent de changer au cours des versions successives qui sont données du drame – ou même ne se serait pas passé du tout.
Mais Mlle Lorpailleur – dont la réalité est tout aussi douteuse que celle des faits évoqués – se dresse pourtant avec précision devant nos yeux dans ses voiles de deuil, la bouche en cul de poule, traversant le village, droite sur sa bicyclette, ou mal à l'aise sur sa chaise, dans la salle à manger du château de Mlle de Bonne-Mesure.
Le ton est si juste qu'on s'aperçoit à quel point, en littérature, est dérisoire ce qui est dit et combien le plaisir que l'on peut prendre à l'écriture est indépendant de ce que l'on nomme une intrigue ou une histoire. Ici, non seulement il n'y en a pas, mais dès qu'il s'en esquisse une, elle est tournée en dérision, désorganisée, afin qu'il ne subsiste plus que ce goût de moisissure, origine, pour Flaubert, de Mme Bovary, ou celui de la madeleine de Proust.
Il y avait bien encore une “ histoire ” chez Proust – bien qu'elle risque d'échapper à une première lecture sans qu'on y perde le meilleur du livre – il n'y en a plus du tout chez Pinget. Dans la mesure du possible, Proust évitait les contradictions, les confusions de personnages, les anachronismes (on sait que certains chercheurs se donnent beaucoup de mal pour tenter de retrouver dans La Recherche du temps perdu ce qu'ils nomment les “ erreurs ” de Proust, on se demande dans quel but). Pinget, lui, les accumule exprès, ouvertement, ne cessant de répéter la même petite histoire, de nous rapporter le même petit fait d'une façon légèrement ou totalement différente. Cela n'ôte rien au plaisir, au contraire, plaisir d'entendre une voix qui, sur le ton de l'évidence, de la banalité, nous communique des choses secrètes qui ne sont pas de celles qu'on peut dire directement et qui s'entendent d'autant mieux, ici, qu'aucune construction trop rationnelle ne vient faire écran.
Nous ne saurons pas si le fils du boulanger a oui ou non été assassiné ou agressé, mais nous saurons que la forêt est belle en juillet, au temps des pique-niques ; nous ne saurons pas si oui ou non Mlle Lorpailleur a été déjeuner au château, mais nous saurons que les relations entre les êtres sont tressées d'amour, de haine et de subtiles jouissances ; nous ne saurons pas s'il y avait une lettre anonyme, ni ce qu'elle contenait, mais nous saurons que la mort est là, sous les tilleuls, à l'heure de l'apéritif, dans la douceur même de l'air ; nous ne saurons pas qui l'on enterre à la fin du livre, si même il y avait un enterrement, mais nous entendrons longtemps le chant qui en même temps nous lie au passé (passé des hommes et de leurs croyances, passé de nos péchés et de nos crimes) et qui nous en délivre, “ Libera nos a malo ”, nous laissant vacants pour cette soif, cette aspiration sans formulation possible qu'est le désir.
Le plus beau livre de Robert Pinget. 

 

Du même auteur

Poche « Double »

Livres numériques

Voir aussi

* Samuel Beckett, Cendres, avec La Dernière bande. Traduit de l’anglais par Robert Pinget et l’auteur.
* Samuel Beckett, Tous ceux qui tombent. Traduit de l’anglais par Robert Pinget et l’auteur.

Sur Robert Pinget :
* Revue Critique n°485, octobre 1987, numéro spécial,  Robert Pinget  (Minuit, 1987).




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