Romans


Robert Pinget

Théo ou Le temps neuf


1991
88 pages
ISBN : 9782707313881
9.45 €
75 exemplaires numérotés sur Vergé des papeteries de Vizille


Ce petit livre est le dialogue d’un homme âgé et d’un enfant. La tendresse et l’humour y sont constants du fait des questions ingénues posées par l’enfant à propos de ce qui tourmente le vieillard. Celui-ci se plaint en évoquant des textes célèbres, facilement reconnaissables par le lecteur.
En conclusion, c’est l’innocence de l’enfant qui devrait guérir le vieil homme de ses angoisses.

Michèle Bernstein (Libération, 31 octobre 1991)

Robert Pinget. La grande lecture
 
 Depuis quelques années, chacun des livres de Pinget, ceux de la série de Monsieur Songe, Le Harnais, Charrue ou Du nerf (contrairement aux grandes constructions romanesques) aurait pu être le dernier : c'est fini ; il a tout dit ; il a épuisé le suc délicieux de sa fatigue – et de la nôtre : il a dévoilé I'ultime inutilité des mots et des efforts. Chaque fois, comme un chant de rameurs de galère, il reprend pour aller un peu plus loin, devant lui il y a le vide infini. Mais il n’emploie pas d'images de cette sorte : il dit “ attention grandiloquence ”.
Théo ou le temps neuf est à la fois la continuation de cette veine, et sa négation. Jette un pont vers les grands romans, de l'autre côté. Le narrateur vieilli, affaibli certes, mais poussé par une (mystérieuse) nécessité, repart sur ses propres traces :
“ Ne plus rien détruire.
Ranger les papiers, retrouver foi en ce qui les a dictés.
À temps neuf tête neuve, la main suivra...
et voilà le maître en train de sonder ses grimoires. Y retrouver le processus de l’œuvre. Du noir au blanc puis aux suivantes couleurs. Le mode du grand art dans I’obscurité du langage. Pépite d’or, élixir...
 ”
Voici donc le vieillard dans sa grande maison mythique, trente pièces (on pense qu'il n’en faut pas moins pour contenir l'énorme construction, tous les personnages, et l'intrigue de l'œuvre Pinget). “ Le domestique et la servante seraient encore là, l'image fait ici, rassemble le passé. ” Ils sont aussi nécessaires que le souffleur au théâtre, que les lions de pierre à la porte d'un palais de justice où dorment les archives et les procès des drames provinciaux. Il y a, bien sur, le docteur, ami, complice et Parque : le vieillard est parfois au bord de la mort. Ou de la folie ? quand “ le scribouillard est pris de fou rire... La bonne dit voilà la crise, vite une piqûre (...) Désarroi ! Désordre mental ! On assiste à la fin d'un parcours difficile. ”
Il y a surtout l'enfant, le neveu, Théo qui dialogue avec le vieux. Libera nos domine de chercher le moindre sous entendu au choix de ce prénom, mais si l'enfant, futur vieillard, est aussi l'autre que l'autre, il se prépare une fichue vie de démiurge, sacrée existence. L'enfant lit, non sans réticences, les belles histoires que lui a données son parent. C'est là que nous nous retrouvons en terrain connu : le manuscrit volé, le valet infidèle, le notaire... Bref, I'enfant lit les romans de Pinget ... “ tu vois, il y a des tas d'histoires, celle du café des illusions, celle des traîne-misère, celle du château et celle de I'étang aux nénuphars et celle du sentier dans le bois et celle des souterrains qui se creusent et celle du cimetière et celle de la lettre perdue... ” Comment les trouve-t-il ? Il aimerait mieux des Tintins. Mais il les relira et les fera revivre (je suppose) dans leur individualité. Le vieux, lui, est arrivé au stade de “ la grande lecture. La grande lecture est floue, incertaine, anonyme. Fait bloc dans l'esprit du vieillard qui lui n’en identifie plus les auteurs. ” Comme si c'était lui – d`ailleurs, c'est lui – I'oncle se répète, se dissèque, des poèmes latins... Se rappelle : “ c'était du temps immémorial où I'autre histoire derrière ces bribes n'inspirait ni doute ni crainte, confondue avec la grande lecture. Comment revivre ce temps-là. ”
Quand l'enfant en a assez, quand l'enfant en a trop, il va au jardin, s'invente des comptines, cueille des fleurs. Il y a de l'action – ébauche – le jardinier doit acheter des géraniums, la bonne n’a plus de monnaie. L'infrastructure Pinget habituelle, le charme de la nostalgie, le mur quotidien où rebondissent les interrogations. Escarmouches de comédie, personnages de papier, car qui est réel ? “ Pourquoi il écrit tout le temps, au lieu de parler au lieu de s'amuser ?
Oh ça c'est son affaire.
Et qui c'est l'enfant avec lui ?
Son neveu.
Mais pourquoi il lui fait la lecture ?
Parce qu'il est gentil comme toi dans le livre.
Mais moi je suis pas dans un livre.
Ça mon chéri c'est mon affaire
. ”
Vous trouvez peut-être que tout cela n’est pas très clair ? On peut, bien sur, trouver une formule plus simple. Par exemple : “ Un grand écrivain se retourne, et englobe. ” Ce qui ne serait pas si faux, mais n’expliquerait pas tout. N'expliquerait pas pourquoi dans ce texte, entièrement centré sur lui-même, c'est le lecteur qui se retrouve. Ne donnerait pas le truc (le truc ? I'ascèse dit l'auteur, dure ascèse) qui, à force de silence partiels, d'incohérences apparentes et de rigueur enfouie (“ toutes les images sans lien avec le temps, subite découverte, à refondre dans le texte au fur de leur apparition... ”), vous attrape dans la grande mélancolie – comme il y a la grande lecture – et fait qu'à votre tour vous cherchez le souvenir des souvenirs. Que, oui Gertrude Stein, vous vous posez les questions de la question. Peut-être est-ce la grande lumière de la poésie, avec autant de majuscules que vous voudrez. Dit l'oncle au neveu que quand il écrit, il ne comprend pas toujours. Pas tout. Et quand il se répète, “ des fois oui. Des fois pas tout à fait. ” Mais que le médecin, son ami, lui explique : “ il a l'habitude, il me connaît, il aime les poètes. Parce que toi aussi tu es un poète ? Il me l'a dit, oui. Même quand tu es malade ? Surtout quand je le suis. ”
Théo se termine par l'affirmation la plus orgueilleuse qui soit : “ Jamais personne ne pourra dire que je n’ai pas dit la vérité. ” C'est l'évidence même. 

 

Du même auteur

Poche « Double »

Livres numériques

Voir aussi

* Samuel Beckett, Cendres, avec La Dernière bande. Traduit de l’anglais par Robert Pinget et l’auteur.
* Samuel Beckett, Tous ceux qui tombent. Traduit de l’anglais par Robert Pinget et l’auteur.

Sur Robert Pinget :
* Revue Critique n°485, octobre 1987, numéro spécial,  Robert Pinget  (Minuit, 1987).




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